{"id":934,"date":"2026-03-28T13:45:52","date_gmt":"2026-03-28T13:45:52","guid":{"rendered":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/?page_id=934"},"modified":"2026-03-28T15:22:18","modified_gmt":"2026-03-28T15:22:18","slug":"le-rire-dans-chronique-de-la-ville-de-pierre","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/en\/le-rire-dans-chronique-de-la-ville-de-pierre\/","title":{"rendered":"Le rire dans \u00ab\u00a0Chronique de la ville de pierre\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un texte de Jean-Jacques Didier, Docteur en philosophie et lettres (avec son aimable autorisation).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>Il n\u2019\u00e9tait pas facile d\u2019\u00eatre un enfant dans cette ville<\/em>&nbsp;\u00bb, d\u00e9clare Isma\u00efl Kadar\u00e9 dans l\u2019avant-propos de sa <em>Chronique<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, c\u2019est au rire, non aux larmes, que nous nous consacrerons, conscient du r\u00f4le <strong>dramaturgique<\/strong> qu\u2019il joue dans ce r\u00e9cit de guerre v\u00e9cu par un enfant. Le tragique saisi \u00e0 hauteur d\u2019enfant n\u2019est \u00e9videmment pas calqu\u00e9 sur la perception qu\u2019en ont les adultes, et l\u2019on verra qu\u2019ils s\u2019entendent ici pour se partager le champ du rire. Le rire remplit aussi un r\u00f4le v\u00e9ritablement <strong>structurel<\/strong> par de r\u00e9guliers effets de retour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Situations et portraits<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le comique le plus souvent attendu est le <strong>comique de situation<\/strong>. Il est fr\u00e9quent dans cette chronique ponctu\u00e9e des grands et menus faits d\u2019une ville. Il serait trop long de citer in extenso l\u2019une ou l\u2019autre de ces situations&nbsp;; contentons-nous d\u2019\u00e9pingler l\u2019\u00e9pisode de la boule mal\u00e9fique (p.52 \u00e0 54), du monocle (p.66, avec des r\u00e9apparitions sporadiques), de l\u2019ouverture d\u2019un bordel (p.104 sq.), de la fille d\u2019Akif Kashash (p.124), de la batterie DCA du p\u00e8re Avdo (p.170 \u00e0 175), du meurtre imagin\u00e9 par les enfants (p.300-301).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce comique li\u00e9 \u00e0 une action trouve un relai important dans les <strong>portraits pittoresques<\/strong>. Ils vont de l\u2019officier haut grad\u00e9 \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019abonn\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e0 la prison qui regrette qu\u2019elle soit si mal gard\u00e9e (\u00ab&nbsp;Les portes sont grandes ouvertes. On en pleurerait.&nbsp;\u00bb, p. 162), des comm\u00e8res \u00e2g\u00e9es aux enfants, de la fille \u00e0 barbe aux \u00e9pouses d\u2019agas (\u00ab[\u2026]&nbsp;assises \u00e0 la file sur les divans en sirotant d\u2019interminables caf\u00e9s, elles attendaient le retour de la royaut\u00e9&nbsp;\u00bb, p. 29), de l\u2019instituteur qui, dans un but p\u00e9dagogique, diss\u00e8que tous les chats du quartier (p.57, 73, 120), \u00e0 Argyr Argyri \u00ab&nbsp;mi-homme mi-femme&nbsp;\u00bb qui veut et va se marier (p.107). La ville \u00e9tant pass\u00e9e de l\u2019occupation italienne \u00e0 la grecque, puis de nouveau \u00e0 l\u2019italienne pour terminer par l\u2019allemande, on en voit passer du monde, et se retourner quelques vestes&nbsp;! Ainsi de Gjergj Poula.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab<em>&#8211; Il para\u00eet qu\u2019il a encore chang\u00e9 de nom.<br>&#8211; Et pour s\u2019appeler comment&nbsp;? demanda grand-m\u00e8re.<br>&#8211; Yorgo Poulos&nbsp;!<br>&#8211; Le mis\u00e9rable&nbsp;!&nbsp;<\/em><br><em>Il habitait le quartier voisin du n\u00f4tre. Quand les Italiens avaient occup\u00e9 la ville pour la premi\u00e8re fois, il s\u2019\u00e9tait fait appeler Giorgio Pulo.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.185)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>Dans la ville, on avait tu\u00e9 Gjergj Poula. Il venait d\u2019adresser une quatri\u00e8me demande aux bureaux de l\u2019\u00e9tat civil pour changer son nom en celui de Jurgen Poulo (On disait qu\u2019\u00e0 part les noms de Giorgio, Jorgo, et celui de Jurgen qu\u2019il ne r\u00e9ussit pas \u00e0 porter, il avait en r\u00e9serve le nom de Yogoura en cas d\u2019occupation par les Japonais.)<\/em>&nbsp;\u00bb (p.296)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Comique verbal&nbsp;: la na\u00efvet\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La <strong>na\u00efvet\u00e9<\/strong> se fournit de <strong>paradoxes<\/strong>. Lors d\u2019un bombardement, les enfants se vantent entre eux \u00e0 qui poss\u00e8de la maison qui br\u00fblera le mieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>&#8211; Celle-l\u00e0, l\u00e0-haut, c\u2019est ma maison, ma maison qui br\u00fble&nbsp;! Hourra&nbsp;!<br>&#8211; Ce n\u2019est pas vrai, c\u2019est la mienne. [\u2026]<br>&#8211; Et la mienne alors, qui l\u00e2che toute cette fum\u00e9e&nbsp;! Une fois quand il y a eu un feu de chemin\u00e9e\u2026<br>&#8211; La fum\u00e9e, \u00e7a ne compte pas.<br>&#8211; Vous verrez ce qui se passera quand ma maison \u00e0 moi br\u00fblera.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.303)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des expressions d\u2019adulte suscitent des interrogations dans le chef du jeune narrateur&nbsp;et offrent l\u2019occasion d\u2019un autre paradoxe&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>En particulier des expressions comme  \u00ab\u00a0Puisses-tu te manger la t\u00eate&nbsp;!\u00a0\u00bb que l\u2019on employait chez nous comme une mal\u00e9diction, me tourmentaient. \u00c0 l\u2019horreur que suscitait en moi la vision d\u2019un homme tenant sa t\u00eate entre ses mains et la d\u00e9vorant, s\u2019ajoutait le mal que j\u2019avais \u00e0 comprendre comment un homme peut manger sa propre t\u00eate, quand on sait bien que tout se mange \u00e0 l\u2019aide des dents et que celles-ci se trouvaient dans la t\u00eate, m\u00eame maudite.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.99)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le discours enfantin cr\u00e9e des m\u00e9taphores&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab <em>&#8211; Grand-p\u00e8re, tu sais lire les fourmis&nbsp;?<br>Il riait doucement, puis caressait mes cheveux d\u00e9peign\u00e9s.<br>&#8211; Non, mon enfant, elles ne se lisent pas.<br>&#8211; Et pourquoi&nbsp;? Quand elles sont rassembl\u00e9es on dirait tout \u00e0 fait des caract\u00e8res turcs.<br>&#8211; C\u2019est seulement une impression.<br>&#8211; Mais je les ai vues&nbsp;\u00bb, insistais-je une derni\u00e8re fois.<\/em> \u00bb (p. 63)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les adultes ne sont pas en reste. Ils d\u00e9guisent leur ignorance en reparties p\u00e9remptoires. Ainsi du portrait de Staline que se font trois vieilles&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab <em>&#8211; On parle d\u2019un certain Youssouf, \u00e0 la barbe rousse, un certain Youssouf Staline [\u2026].<br>&#8211; Il est musulman&nbsp;?&nbsp;demanda Nazo.<br>Djedjo h\u00e9sita un instant.<br>&#8211; Oui, dit-elle avec aplomb.<br>&#8211; C\u2019est heureux&nbsp;\u00bb, fit Nazo.<\/em> \u00bb (p.94-95)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des vieilles, passons aux vieux&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>&#8211; Une fois, \u00e0 Smyrne, dit le vieil artilleur, un derviche m\u2019a demand\u00e9 ce que j\u2019aimais le plus, ma famille ou l\u2019Albanie. L\u2019Albanie, bien s\u00fbr, que je lui ai r\u00e9pondu. Une famille, c\u2019est vite fabriqu\u00e9. Un soir, en sortant du caf\u00e9, on rencontre une femme au coin d\u2019une rue, on l\u2019emm\u00e8ne \u00e0 l\u2019h\u00f4tel et voil\u00e0 la famille et l\u2019enfant faits. Mais l\u2019Albanie, on ne peut pas la cr\u00e9er en une nuit, apr\u00e8s avoir pris un verre. Non, l\u2019Albanie ne peut se faire ni en une nuit, ni en mille et une nuits.<br>&#8211; En voil\u00e0, des fa\u00e7ons de parler&nbsp;! intervint sa femme. Tu deviens g\u00e2teux. Tu contr\u00f4les de moins en moins ton langage.<br>&#8211; Oh&nbsp;! fiche-moi la paix&nbsp;! Vous, les femmes, vous ne pigez rien aux affaires du pays.<br>&#8211; Oui, c\u2019est une affaire fort compliqu\u00e9e que l\u2019Albanie, dit un autre vieillard.<br>&#8211; Tr\u00e8s compliqu\u00e9e, c\u2019est vrai.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.122)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00e9dacteur de la feuille locale s\u2019excusera dans son journal \u00ab&nbsp;<em>de la qualit\u00e9 d\u00e9fectueuse du dernier num\u00e9ro<\/em>&nbsp;\u00bb due \u00ab&nbsp;<em>au fait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 souffrant de l\u2019estomac<\/em>&nbsp;\u00bb. (p.55)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autre forme par laquelle s\u2019exprime la na\u00efvet\u00e9 verbale, la <strong>d\u00e9formation<\/strong> de mots nouveaux comme <em>a\u00e9rodrome<\/em> (p.96) ou <em>perpetuum mobile<\/em> (p.126). Qui les prononce correctement&nbsp;? Les esprits s\u2019\u00e9chauffent, et l\u2019on finit par en venir aux mains &#8230; et \u00e0 \u00ab&nbsp;<em>quelques dents cass\u00e9es, ce qui, bien s\u00fbr, ne fit qu\u2019alt\u00e9rer encore la prononciation de ces \u00e9tranges mots<\/em> \u00bb (p.126). N\u2019emp\u00eache, certains regrettent le temps o\u00f9 \u00ab&nbsp;<em>il y avait de la vraie bagarre&nbsp;!&nbsp;&nbsp;[\u2026] et ils s\u2019en allaient d\u00e9\u00e7us.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.27).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Figures d\u2019opposition<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le romancier exploite les <strong>figures d\u2019opposition<\/strong>. Des mots, des phrases, voire des paragraphes entrent en conflit sur un mode burlesque, soit en voisinage, soit \u00e0 distance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les <strong>contrastes<\/strong> rapproch\u00e9s sont d\u2019autant plus amusants qu\u2019ils sont mis dans la bouche des personnages, et c\u2019est une qualit\u00e9 du romancier de les laisser parler en s\u2019effa\u00e7ant. Telle la tante Djemo avouant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dieu sait si j\u2019en ai vu, des arm\u00e9es, mais je n\u2019aurais jamais pens\u00e9 rencontrer un jour des soldats <em>parfum\u00e9s<\/em>.&nbsp;\u00bb (p.102, nous soulignons). De m\u00eame, les femmes s\u2019enqu\u00e9rant du bordel ouvert par l\u2019occupant italien, \u00ab&nbsp;<em>maison<\/em> [\u2026]&nbsp;\u00e9trangement qualifi\u00e9e de l\u2019\u00e9pith\u00e8te de <em>publique<\/em>&nbsp;\u00bb (p.104, nous soulignons).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le journal local, quand les nouvelles, en soi anodines, sont plac\u00e9es c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, offre des contrastes r\u00e9jouissants&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>Il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019Ahmet Zogu, le sultan albanais peuplivore, avait offert \u00e0 sa ma\u00eetresse Mizzi, \u00e0 Vienne, un h\u00f4tel achet\u00e9 deux millions. Actuellement l\u2019homme le plus lourd de la ville est Akif Kashash, qui p\u00e8se cent cinquante kilos. Les \u00e9l\u00e9ments turbulents ont \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9s du lyc\u00e9e.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.39)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oppositions plus d\u00e9velopp\u00e9es, celles qui se construisent sur le chaos des \u00e9v\u00e9nements. Durant la br\u00e8ve occupation de la ville par les Grecs, la gazette informe&nbsp;des ordres re\u00e7us :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>Le lek albanais et la lire italienne n\u2019ont plus cours. La seule monnaie l\u00e9gale sera dor\u00e9navant la drachme grecque [\u2026]. Hier on a ouvert les portes de la prison. Les d\u00e9tenus, apr\u00e8s avoir remerci\u00e9 les autorit\u00e9s grecques, s\u2019en sont all\u00e9s chacun pour son compte. [\u2026] Je proclame l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge [\u2026]. Le commandant de la ville&nbsp;: Katantzakis.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.157)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une page plus loin, sans autre commentaire entre les deux, on comprend dans un \u00e9clat de rire que les Italiens sont revenus&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab <em>[\u2026] J\u2019ordonne la suppression de l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge. J\u2019ordonne la remise en service de la prison. Tous les prisonniers d\u00e9tenus sont somm\u00e9s de rentrer en prison pour purger leur peine. Le commandant de la ville, Bruno Arcivocale. H\u00e2tez-vous d\u2019\u00e9changer votre argent. La drachme grecque n\u2019a plus cours. Les seules monnaies l\u00e9gales sont le lek albanais et la lire italienne.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.159)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces deux propos martiaux qui s\u2019opposent terme \u00e0 terme, leur collage rapproch\u00e9 les rend risibles. Leur gravit\u00e9 c\u00e8de le pas \u00e0 la bouffonnerie&nbsp;; leur posture devient matamoresque ; les \u00e9v\u00e8nements s\u2019emballent, et les d\u00e9clarations tournent \u00e0 <strong>l\u2019absurde<\/strong>. Dans cette raideur hors sol, les mots n\u2019ont plus de sens que pour les rieurs. Tel est le talent burlesque de Kadar\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Figures de r\u00e9p\u00e9tition<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les contrastes \u00e9voqu\u00e9s ci-dessus se combinent avec des <strong>r\u00e9p\u00e9titions <\/strong>en aussi grand nombre<strong>.<\/strong> Elles sont elles aussi rapproch\u00e9es ou se font \u00e9cho \u00e0 distance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>Ces chiffres, disait-on, avaient \u00e9veill\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat de savants autrichiens ou japonais (sur ce point les rumeurs n\u2019\u00e9taient pas pr\u00e9cises), qui l\u2019avaient invit\u00e9 \u00e0 aller poursuivre ses travaux chez eux, mais il avait refus\u00e9. Par la suite, les savants, autrichiens ou portugais (leur nationalit\u00e9 demeurait incertaine), avaient sollicit\u00e9 le brevet de son invention [\u2026]<\/em>&nbsp;\u00bb (p.126)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>&#8211; Qu\u2019ont-ils fait [il s\u2019agit de d\u00e9port\u00e9s]&nbsp;? Pourquoi les emm\u00e8ne-t-on&nbsp;? demanda quelqu\u2019un.<br>&#8211; Ils ont parl\u00e9 contre.<br>&#8211; Quoi&nbsp;?<br>&#8211; Ils ont parl\u00e9 contre.<br>&#8211; Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire&nbsp;? Comment contre&nbsp;?<br>&#8211; Je te dis qu\u2019ils ont parl\u00e9 contre.<br>L\u2019autre lui tourna le dos.<br>&#8211; Pourquoi les emm\u00e8ne-t-on&nbsp;? Qu\u2019ont-ils fait&nbsp;? redemanda-t-il.<br>&#8211; Ils ont parl\u00e9 contre.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.245)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une annonce publicitaire r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 distance prend un sens diff\u00e9rent suivant son contexte. Le journal annonce la mort d\u2019Argyr Argyri \u00ab&nbsp;<em>le lendemain de son sinistre mariage<\/em>&nbsp;\u00bb. Suit l\u2019annonce&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Dr S. Tschuberi. Maladies v\u00e9n\u00e9riennes.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.113). Cent pages plus loin, l\u2019annonce du m\u00e9decin r\u00e9apparait (on pr\u00e9sume qu\u2019elle n\u2019aura jamais quitt\u00e9 les colonnes du journal)&nbsp;: c\u2019est que le bordel a bien fonctionn\u00e9&nbsp;! Autre r\u00e9p\u00e9tition plaisante, la mention d\u2019un proc\u00e8s (qualifi\u00e9 en outre d\u2019\u00ab&nbsp;ancien&nbsp;\u00bb d\u00e8s la premi\u00e8re mention) entre les Karlach et les Angoni (p.139, 204, 217). On n\u2019en saura pas plus sur ce myst\u00e9rieux proc\u00e8s ni sur les Angoni. Les Karlach appara\u00eetront en chair et en os \u00e0 la fin du livre, lors d\u2019une purge exp\u00e9ditive qui tuera deux membres de la famille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une personnalit\u00e9 nous reste particuli\u00e8rement en m\u00e9moire en raison d\u2019une formule. Il s\u2019agit de la m\u00e8re Pino. \u00c0 chaque nouvelle qui ne cadre pas avec ses convictions, elle s\u2019exclame&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>C\u2019est la fin de tout&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>&#8211; Il para\u00eet qu\u2019on va \u00eatre oblig\u00e9 de boucher m\u00eame les chemin\u00e9es. C\u2019est la fin de tout.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.94)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab &#8211; C\u2019est \u00e0 peine s\u2019il y a un mariage par semaine. <em>C\u2019est la fin de tout.<\/em>\u00a0\u00bb (p.94)\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019expression revient une douzaine de fois dans un tempo bien \u00e9tudi\u00e9. Elle lui est \u00e0 ce point attach\u00e9e qu\u2019il n\u2019est plus besoin de la d\u00e9signer dans un \u00e9change de reparties&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab <em>&#8211; Est-ce qu\u2019on a lanc\u00e9 des tracts chez vous&nbsp;?<br>&#8211; Oui. Et chez vous&nbsp;?<br>&#8211; Mme Ma\u00efnour a pr\u00e9venu la gendarmerie.<br>&#8211; C\u2019est la fin de tout.<br>&#8211; Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire \u00ab&nbsp;parti communiste&nbsp;\u00bb&nbsp;?<br>&#8211; Est-ce que je sais&nbsp;!<br>&#8211; Ce sont des choses \u00e9tranges&nbsp;\u00bb, dit grand-m\u00e8re.&nbsp;<\/em>\u00bb (p.244)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lecteur s\u2019attache \u00e0 cette vieille radoteuse, gardienne de la tradition&nbsp;; et nous sommes tout \u00e9mu quand les habitants, chass\u00e9s de la ville par les bombardements, reviennent chez eux et la d\u00e9couvrent pendue \u00e0 un poteau t\u00e9l\u00e9phonique par les Allemands. \u00ab&nbsp;<em>C\u2019est la fin de tout<\/em>&nbsp;\u00bb r\u00e9sonne alors m\u00e9lancoliquement, tragiquement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0<em>Le monde se d\u00e9sagr\u00e9geait sous mes yeux. C\u2019est s\u00fbrement \u00e0 cela que faisait allusion la m\u00e8re Pino lorsqu\u2019elle parlait constamment de \u00ab\u00a0la fin de tout\u00a0\u00bb.<\/em>\u00a0\u00bb (p.100)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Autres figures du rire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a peu <strong>d\u2019inventions lexicales<\/strong>. Un sultan est qualifi\u00e9 de <em>peuplivore&nbsp;<\/em>(p.39). Quand les jours se succ\u00e8dent, monotones, le narrateur commente&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mercredi et jeudi pass\u00e8rent. Puis <em>vendresamedimanche<\/em>. Les journ\u00e9es s\u2019agglutinaient comme une masse g\u00e9latineuse.&nbsp;\u00bb (p.219)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Kadar\u00e9 s\u2019amuse \u00e0 mentionner le nom du secr\u00e9taire du parti fasciste italien, <em>Muti<\/em>, \u00ab&nbsp;merde&nbsp;\u00bb en albanais, qui est \u00ab&nbsp;<em>le grand ami de l\u2019Albanie<\/em>&nbsp;\u00bb (p.39). Et comment ne pas sourire \u00e0 cet <em>hodja<\/em>, un enseignant coranique missionn\u00e9 pour purger la ville d\u2019objets mal\u00e9fiques\u2026 (p.43)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019humour noir<\/strong> est irr\u00e9sistible dans cette r\u00e9plique&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>&#8211; L\u2019auteur de l\u2019attentat [contre le roi d\u2019Italie \u00e0 Tirana] avait cach\u00e9 son revolver dans un bouquet de roses.<br>&#8211; Quel dommage qu\u2019il ne l\u2019ait pas atteint&nbsp;! dit ma tante. Ce sont les roses qui l\u2019ont g\u00ean\u00e9.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.33)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019ironie<\/strong> s\u2019invite souvent, mais comme un voile, une vapeur qui nimbe l\u2019ensemble. Peu d\u2019antiphrases, de paradoxes, de litotes ou d\u2019hyperboles rep\u00e9r\u00e9s, figures par lesquelles elle s\u2019exprime habituellement. Les na\u00efvet\u00e9s cit\u00e9es plus haut sont des ironies qui s\u2019ignorent, les contrastes et les r\u00e9p\u00e9titions \u00e9galement quand elles sont port\u00e9es par les protagonistes. Laissons la m\u00e8re Pino conclure par cette savoureuse r\u00e9flexion sur l\u2019\u00e8re du soup\u00e7on&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est fou [\u2026]. On ne sait plus de qui se m\u00e9fier <em>d\u2019abord<\/em>.&nbsp;\u00bb (p.74, nous soulignons)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les choses et les animaux ne sont pas en reste. <strong>La personnification<\/strong> les anime, leur donne une \u00e2me&nbsp;: les souris au-dessus de la chambre de l\u2019enfant deviennent la horde de Gengis Khan envahissant le continent (p.69)&nbsp;; la sir\u00e8ne d\u2019alarme, \u00ab&nbsp;C\u2019est s\u00fbrement la belle-m\u00e8re de Bido, dit grand-m\u00e8re. Il n\u2019y a qu\u2019elle pour hurler comme \u00e7\u00e0.&nbsp;\u00bb (p.106-107)&nbsp;; le grand salon aux larges fen\u00eatres de la maison familiale excite \u00ab&nbsp;la jalousie&nbsp;\u00bb des autres pi\u00e8ces, et \u00ab&nbsp;leur envie se lisait sur leurs petites fen\u00eatres, sur leurs appuis de travers, sur leurs portes \u00e9troites&nbsp;\u00bb (p.118)&nbsp;; les caract\u00e8res d\u2019un livre que lit l\u2019enfant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Courent les <em>a<\/em>, courent les <em>f<\/em>, les <em>g<\/em>, les <em>y<\/em>, les <em>k<\/em>. Ils se rassemblent pour former un cheval, ou la gr\u00eale. Ils se remettent \u00e0 courir. Il s\u2019agit de cr\u00e9er un poignard, la nuit, un meurtre.&nbsp;\u00bb (p.78)&nbsp;; les oignons que tient un p\u00e8re inquisiteur interrogeant son fils&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les oignons s\u2019agit\u00e8rent dans sa main comme des serpents.&nbsp;\u00bb La r\u00e9ponse du gar\u00e7on l\u2019ayant satisfait, \u00ab&nbsp;les oignons se calm\u00e8rent et leurs queues retomb\u00e8rent avec lassitude.&nbsp;\u00bb (p.32).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>R\u00f4le structurel du rire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le collage<\/strong> d\u2019oppositions ou de r\u00e9p\u00e9titions <strong>\u00e0 distance<\/strong>, outre le rire, vient structurer v\u00e9ritablement le r\u00e9cit&nbsp;; r\u00e9p\u00e9titions et oppositions tracent des <strong>lignes de force<\/strong> \u00e0 travers ses 300 pages&nbsp;; ou, mieux, ce sont des lianes gr\u00e2ce auxquelles le lecteur fait sans cesse de la voltige. R\u00e9p\u00e9titions et oppositions lexicales et phrastiques orchestrent la ronde des personnages. Elles les campent, car c\u2019est leur verbe qui les construit ici, davantage que leurs actes. La <em>chronique<\/em> ne se b\u00e2tit-elle pas sur des dialogues, des extraits de journal, des paroles d\u2019enfant, des affiches officielles, des cancans&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Chronique de la ville de pierre<\/em> est une tragi-com\u00e9die. Sur fond de guerre sont narr\u00e9s d\u00e9portations, attentats, \u00e9vacuation, bombardements, mais aussi cancans soci\u00e9taux, \u00e9pisodes familiaux, blagues, amours, travaux. On y retrouve le m\u00eame esprit que dans <em>Les jeux inconnus<\/em>, de Fran\u00e7ois Boyer (et son adaptation \u00e0 l\u2019\u00e9cran par Ren\u00e9 Cl\u00e9ment sous le titre <em>Jeux interdits<\/em>). Dans les deux \u0153uvres, la guerre est v\u00e9cue du point de vue d\u2019enfants. \u00c0 ce sujet, il est utile de remarquer que l\u2019enfant narrateur de Kadar\u00e9 est d\u2019un \u00e2ge ind\u00e9termin\u00e9<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, ce qui l\u2019autorise \u00e0 des observations \u00e0 l\u2019\u00e9ventail tr\u00e8s large, de la na\u00efvet\u00e9 de l\u2019observateur de fourmis jusqu\u2019au parodiste de <em>Macbeth<\/em>. Nulle fronti\u00e8re non plus entre l\u2019enfant de six ou douze ans qui dit \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb sans guillemets, et le romancier trentenaire qui d\u00e9roule le fil du r\u00e9cit en y reprenant voix r\u00e9guli\u00e8rement, sans rupture de ton. C\u2019est avec une grande tendresse qu\u2019il fait vibrer le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>Elle disait s\u2019ennuyer beaucoup parmi les grandes personnes. Elle s\u2019ennuyait chez elle \u00e0 broder, elle s\u2019ennuyait \u00e0 la fontaine, et elle s\u2019ennuyait quand elle prenait ses repas. En un mot, elle s\u2019ennuyait infiniment. Elle aimait beaucoup ce mot et le sortait de sa bouche en l\u2019articulant avec beaucoup de pr\u00e9caution, comme si elle e\u00fbt craint de le meurtrir involontairement avec ses dents.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.64)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019enfant replacera cette coquetterie de vocabulaire cent pages plus loin, provoquant chez le lecteur sourire et tendresse m\u00eal\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;<em>&#8211; T\u2019as entendu&nbsp;? dit Illyr. Nous sommes <strong>terribles<\/strong>.<br>&#8211; Oui, <strong>infiniment<\/strong>, r\u00e9pondis-je.<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp; (p.150)<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Isma\u00efl Kadar\u00e9, <em>Chronique de la ville de pierre<\/em>, Folio, 1991 (1<sup>re<\/sup> \u00e9d.fr. 1973), trad.de Yusuf Vrioni.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Le romancier s\u2019entend de m\u00eame \u00e0 ne pas nommer la ville dont il brosse la chronique, ni \u00e0 dater les \u00e9v\u00e8nements ou \u00e0 leur donner un tour trop r\u00e9aliste.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un texte de Jean-Jacques Didier, Docteur en philosophie et lettres (avec son aimable autorisation). \u00ab&nbsp;Il n\u2019\u00e9tait pas facile d\u2019\u00eatre un enfant dans cette ville&nbsp;\u00bb, d\u00e9clare Isma\u00efl Kadar\u00e9 dans l\u2019avant-propos de sa Chronique[1]. Pourtant, c\u2019est au rire, non aux larmes, que nous nous consacrerons, conscient du r\u00f4le dramaturgique qu\u2019il joue dans ce r\u00e9cit de guerre v\u00e9cu&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-934","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/934","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=934"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/934\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":947,"href":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/934\/revisions\/947"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lesamisdismailkadare.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=934"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}