Catégories
actualité

Hommage à Jean-Paul Champseix

Jean-Paul Champseix, l’un des meilleurs connaisseurs français de l’œuvre d’Ismaïl Kadaré, s’est éteint à l’âge de 72 ans à Saint-Malo. Agrégé de lettres modernes et habilité à diriger des recherches en littérature comparée, esprit curieux et d’une érudition impressionnante, il laisse une œuvre critique imposante sur le grand écrivain albanais.

L’association « Les amis d’Ismail Kadaré » a publié plusieurs de ses textes et a bénéficié de son expertise, en particulier lors d’une conférence donnée le 27 janvier 2026 à Paris, pour le 90ème anniversaire de naissance de Kadaré, décédé en 2024. Il avait été, comme à son habitude, pédagogue, pertinent et subtil face à un public non spécialiste, conquis par sa finesse et ses talents d’orateur.

Les commentaires et l’analyse proposés par Jean-Paul Champseix sont indissociables de son expérience intime de l’Albanie.

Sa singularité tenait d’abord à un parcours de terrain : avec son épouse Élisabeth, il avait enseigné le français à l’Université de Tirana de 1982 à 1988, en pleine dictature d’Enver Hoxha. Cette immersion a nourri deux ouvrages cosignés : 57, boulevard Staline (1990) et L’Albanie ou la logique du désespoir (1992), avant de devenir le socle de sa réflexion sur Kadaré.

Il évoquait régulièrement, avec cette lucidité et son ironie douce qui étaient sa marque de fabrique, l’étrangeté de cette vie albanaise sous la dictature, et les démêlés que le couple a eus avec l’administration albanaise, alors que leurs élèves albanais étaient si attachants.

Eclectique dans ses travaux, c’est naturellement à Kadaré qu’il a consacré l’essentiel de son travail savant. Sa thèse d’habilitation portait sur les Stratégies littéraires et idéologiques contre la doctrine réaliste socialiste dans l’œuvre d’Ismaïl Kadaré (Paris 4, 2000). En 2019, il publie chez Honoré Champion la somme Ismaïl Kadaré : une dissidence littéraire, ouvrage de référence qui montre comment l’écrivain albanais a bâti, dans l’un des pays les plus totalitaires du monde, une œuvre de plus en plus critique tout en se hissant au rang d’écrivain national. Il a également signé la notice « Kadaré Ismaïl » dans Universalis, ainsi que plusieurs fiches de lecture et articles comparatistes, notamment sur le pont dans l’œuvre d’Ivo Andrić et de Kadaré.

Au-delà de Kadaré, Jean-Paul Champseix a accompagné la revue En attendant Nadeau dès ses débuts, écrivant sur l’Albanie, la Turquie, la géopolitique, mais aussi la Bretagne et le monde de la mer. Cette curiosité sans frontières, il la concevait comme un humanisme du partage : « ce que nous savons sert à être partagé », écrivait-il en substance. Sa disparition laisse un vide dans la communauté des passeurs de littératures balkaniques, mais son travail sur Kadaré demeure une boussole pour tous ceux qui cherchent à comprendre comment, pour reprendre son expression, une plume peut tenir tête à un bunker.

A sa famille, à ses proches, à ses collègues en littérature, nous présentons nos sincères condoléances.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *