Les structures mythologiques balkaniques dans l’œuvre de Kadaré

par Claire Patouillet, essayiste et analyste littéraire, membre de l’association, nov. 2025

I. Le substrat mythologique balkanique : un héritage plurimillénaire

Les Balkans constituent un carrefour civilisationnel où se sont stratifiées des traditions mythologiques d’origines diverses : illyrienne, grecque, romaine, slave, byzantine et ottomane. Cette accumulation a produit un imaginaire particulièrement dense, caractérisé par la persistance de structures archaïques de pensée, de figures récurrentes et de schémas narratifs transmis oralement de génération en génération.

La tradition épique balkanique, incarnée notamment par les chants des rhapsodes et les cycles héroïques (comme les chants des haïdouks ou les épopées kosovares), a maintenu vivante une conception mythique de l’histoire où le temps historique se confond avec le temps légendaire. Cette porosité entre mythe et histoire constitue une spécificité balkanique que Kadaré exploite systématiquement dans son œuvre.

Le legs illyrien, en particulier, offre à Kadaré un ancrage identitaire préhistorique qui lui permet de revendiquer une profondeur temporelle vertigineuse pour la culture albanaise. Les mythes illyriens, bien que fragmentaires, traversent son œuvre comme des traces d’un temps immémorial où se fondent l’identité et le territoire.

II. Les grandes figures mythiques réactivées par Ismaïl Kadaré

Le pont comme « axis mundi »

Le symbole du pont occupe une place centrale dans la mythologie balkanique et dans l’œuvre de Kadaré. Le Pont aux trois arches réactive la légende du sacrifice fondateur selon lequel, pour qu’un pont tienne, il faut y emmurer un être vivant. Cette croyance, répandue dans tous les Balkans, renvoie à des strates très anciennes de pensée mythique[1] où la construction architecturale exige une offrande sanglante.

Chez Kadaré, le pont devient bien plus qu’un simple élément narratif. Il fonctionne comme un point de passage entre les mondes, entre la vie et la mort, entre l’ancien et le nouvel ordre. Le sacrifice exigé pour sa construction symbolise le prix du progrès, mais aussi la violence fondatrice de toute civilisation.

La citadelle et le château : espaces du destin

Les forteresses médiévales qui parsèment le paysage balkanique constituent dans l’œuvre de Kadaré des lieux chargés de mémoire mythique. Ces espaces clos incarnent à la fois la protection et l’enfermement, la puissance et la vulnérabilité. Ils renvoient aux légendes de résistance héroïque contre l’envahisseur, notamment contre l’expansion ottomane.

Dans Chronique de la ville de pierre, la citadelle devient le théâtre d’un drame où se rejoue éternellement la dialectique entre résistance et soumission, liberté et contrainte. Ces espaces fortifiés fonctionnent comme des concentrés mythiques où l’histoire se cristallise en légende.

Les figures de l’entre-deux : le messager, la traître, le rêveur

Kadaré use des figures mythiques récurrentes dans la tradition balkanique : le messager qui traverse les frontières, le traître qui rompt les serments, le devin ou le rêveur qui accède à une connaissance interdite. Ces personnages qui habitent les seuils entre les mondes rappellent les figures mythologiques anciennes des psychopompes et des prophètes.

Dans Le Palais des rêves, Mark-Alem incarne cette figure du passeur entre le monde conscient et l’inconscient collectif. Son travail de déchiffreur de rêves le place dans une position mythique : il est celui qui lit les signes, qui interprète les présages, fonction éminemment sacrée dans les sociétés traditionnelles.

Le Kanun, ou le cycle du sang et de la vengeance

Le Kanun, code coutumier albanais qui régit notamment la vendetta, constitue une structure mythico-juridique que Kadaré explore notamment dans Avril brisé. Ce système de vengeance codifiée renvoie à des conceptions archaïques de la justice, où le sang appelle le sang dans un cycle potentiellement infini[2].

Chez Kadaré, le Kanun ne fonctionne pas seulement comme un code social mais comme une structure mythique qui révèle la circularité tragique du temps et l’emprise du passé sur le présent. La vendetta devient une métaphore de l’histoire balkanique elle-même, marquée par les cycles de violence et de représailles.

III. Les structures narratives de l’épopée orale

La répétition et la formule épique

Kadaré intègre dans sa prose romanesque des procédés issus de la tradition orale épique : répétitions, formules récurrentes, structures en miroir. Ces techniques, caractéristiques des rhapsodes balkaniques, créent un rythme particulier qui évoque la récitation publique et la transmission orale.

Cette dimension orale confère à ses récits une qualité incantatoire qui les rapproche du mythe plutôt que de la simple fiction réaliste. Le lecteur se trouve placé dans la position de l’auditeur d’une épopée, convoqué à un rituel de remémoration collective.

Le temps cyclique vs. le temps linéaire

Contrairement à la conception occidentale moderne du temps comme progression linéaire, Kadaré réactive souvent une conception cyclique du temps, propre à la pensée mythique. Les événements se répètent, les situations se rejouent, les personnages semblent prisonniers de schémas qui les dépassent.

Cette circularité temporelle s’observe particulièrement dans ses romans historiques, où l’histoire albanaise apparaît comme une succession de dominations qui se ressemblent étrangement : ottomane, italienne, communiste. Le temps mythique absorbe le temps historique, révélant des structures permanentes sous l’apparente contingence des événements.

L’intervention du surnaturel et du fantastique

Bien que Kadaré n’écrive pas de fantasy, ses romans intègrent régulièrement des éléments qui relèvent du surnaturel ou du fantastique : rêves prémonitoires, présages, malédictions, apparitions. Ces éléments ne sont jamais gratuits : ils renvoient à une conception du monde où le visible et l’invisible communiquent constamment.

Cette porosité entre les plans de réalité correspond à la vision mythique balkanique, où le monde est habité par des forces invisibles qui influencent le destin des hommes. Le fantastique n’est pas une rupture avec le réel mais une dimension constitutive du réel tel que le conçoit l’imaginaire traditionnel.

IV. La fonction politique et identitaire du mythe chez Kadaré

Le mythe comme consistance culturelle

En réactivant les structures mythologiques balkaniques, Kadaré accomplit un geste de résistance culturelle face aux tentatives d’effacement de la mémoire collective. Sous la dictature communiste, qui cherchait à rompre avec le passé « féodal » et « superstitieux », maintenir vivante la référence mythique constituait un acte de préservation identitaire.

Le mythe fonctionne chez lui comme un réservoir de sens inaliénable, une profondeur culturelle que les régimes totalitaires ne peuvent entièrement contrôler. En plongeant ses récits dans le temps mythique, il les soustrait partiellement à l’emprise du temps politique immédiat.

L’univers à travers le particulier

Paradoxalement, c’est en puisant dans le substrat mythologique le plus spécifiquement balkanique que Kadaré atteint une dimension universelle. Les structures mythiques comme le sacrifice fondateur, le cycle de la vengeance, ou le passage initiatique, renvoient à des archétypes anthropologiques qui résonnent au-delà des frontières culturelles.

Cette dialectique entre le local et l’universel permet à Kadaré d’éviter le double écueil du folklorisme pittoresque et de l’abstraction décontextualisée. Ses mythes sont à la fois profondément albanais et immédiatement compréhensibles par tout lecteur familier des grandes structures mythologiques.

Le mythe comme allégorie du totalitarisme

Kadaré utilise fréquemment les structures mythiques balkaniques pour construire des allégories du pouvoir totalitaire. Le Palais des rêves devient ainsi une métaphore du contrôle total exercé par l’État sur l’inconscient collectif. Les légendes de sacrifice fondateur renvoient aux victimes exigées par la construction du socialisme.

Cette stratégie narrative lui permet d’exprimer des critiques politiques sous le voile de la référence mythologique, échappant partiellement à la censure tout en créant des récits d’une grande puissance symbolique.

V. Les tensions entre mythe et modernité

La déchirure entre deux temps

L’œuvre de Kadaré met constamment en scène la tension douloureuse entre le temps mythique traditionnel et la modernité imposée, qu’elle soit ottomane, fasciste ou communiste. Ses personnages sont souvent déchirés entre la fidélité aux codes ancestraux et les exigences du monde moderne.

Or, cette déchirure n’est jamais résolue de manière simple. Kadaré ne propose ni un retour nostalgique à la tradition ni une adhésion naïve au progrès. Il maintient la tension comme constitutive de l’identité balkanique moderne, marquée par cette impossible réconciliation entre deux conceptions du monde.

La désacralisation du mythe

Tout en réactivant les structures mythologiques, Kadaré maintient une distance critique. Il révèle la violence contenue dans les mythes (le sacrifice, la vendetta), leur dimension oppressive, leur fonctionnement comme mécanismes de contrôle social. Le mythe n’est jamais idéalisé mais présenté dans son ambivalence.

Cette lucidité permet à Kadaré d’éviter le piège du nationalisme mythologique, qui instrumentalise les légendes au service d’une idéologie essentialiste. Son usage du mythe reste complexe, dialectique, conscient des dangers de la sacralisation identitaire.

VI. Perspectives comparées : Kadaré et les écrivains du mythe

L’usage que fait Kadaré des structures mythologiques peut être comparé à celui d’autres écrivains qui ont puisé dans leurs traditions nationales : Marquez et le réalisme magique latino-américain, Rushdie et les mythes indo-musulmans, ou encore Achebe et la cosmogonie igbo.

Comme eux, Kadaré démontre que la modernité littéraire ne passe pas nécessairement par l’abandon des structures mythiques traditionnelles, mais peut au contraire se nourrir de leur réactivation créative. Il participe ainsi à un mouvement global de décentrement du roman européen, qui intègre des formes narratives et des visions du monde longtemps considérées comme périphériques.

Les travaux universitaires ont souligné cette capacité de Kadaré à fusionner l’épopée et le roman moderne, créant une forme hybride qui renouvelle les deux traditions sans les trahir[3].

VII. Conclusion : le mythe comme fondement et comme horizon

Les structures mythologiques balkaniques constituent chez Ismaïl Kadaré bien plus qu’un simple réservoir de motifs pittoresques : elles forment l’armature profonde de son imaginaire narratif et le fondement de sa vision du monde.

En réactivant ces mythes ancestraux, Kadaré accomplit plusieurs gestes simultanés : il préserve une mémoire culturelle menacée, il construit des allégories politiques puissantes, il atteint une dimension universelle à travers le particulier, et il propose une alternative à la conception linéaire et rationaliste de l’histoire.

Sa maîtrise des structures mythologiques lui permet de créer une littérature qui résonne à plusieurs niveaux de profondeur : surface narrative accessible, allégorie politique, interrogation métaphysique, et réflexion anthropologique sur les fondements de la violence et du pouvoir.

Cette œuvre profondément enracinée dans le substrat mythologique balkanique s’affirme paradoxalement comme l’une des plus universelles de la littérature contemporaine, démontrant que la profondeur locale et la portée universelle, loin de s’exclure, se nourrissent mutuellement dans la grande littérature.


[1] Elsie, Robert. A Dictionary of Albanian Religion, Mythology and Folk Culture, New York University Press, 2001 https://archive.org/details/dictionaryofalba0000elsi/page/n5/mode/2up

[2] Durham, Mary Edith. High Albania, London : Edward Arnold, 1909 https://archive.org/details/afg4972.0001.001.umich.edu

[3] Spahiu, Alketa. De l’épopée au roman, thèse de doctorat, Université Paris IV, 2004. https://theses.fr/2004PA040190