Le rire dans « Chronique de la ville de pierre »

Un texte de Jean-Jacques Didier, Docteur en philosophie et lettres (avec son aimable autorisation).

« Il n’était pas facile d’être un enfant dans cette ville », déclare Ismaïl Kadaré dans l’avant-propos de sa Chronique[1].

Pourtant, c’est au rire, non aux larmes, que nous nous consacrerons, conscient du rôle dramaturgique qu’il joue dans ce récit de guerre vécu par un enfant. Le tragique saisi à hauteur d’enfant n’est évidemment pas calqué sur la perception qu’en ont les adultes, et l’on verra qu’ils s’entendent ici pour se partager le champ du rire. Le rire remplit aussi un rôle véritablement structurel par de réguliers effets de retour.

Situations et portraits

Le comique le plus souvent attendu est le comique de situation. Il est fréquent dans cette chronique ponctuée des grands et menus faits d’une ville. Il serait trop long de citer in extenso l’une ou l’autre de ces situations ; contentons-nous d’épingler l’épisode de la boule maléfique (p.52 à 54), du monocle (p.66, avec des réapparitions sporadiques), de l’ouverture d’un bordel (p.104 sq.), de la fille d’Akif Kashash (p.124), de la batterie DCA du père Avdo (p.170 à 175), du meurtre imaginé par les enfants (p.300-301).

Ce comique lié à une action trouve un relai important dans les portraits pittoresques. Ils vont de l’officier haut gradé à « l’abonné » à la prison qui regrette qu’elle soit si mal gardée (« Les portes sont grandes ouvertes. On en pleurerait. », p. 162), des commères âgées aux enfants, de la fille à barbe aux épouses d’agas («[…] assises à la file sur les divans en sirotant d’interminables cafés, elles attendaient le retour de la royauté », p. 29), de l’instituteur qui, dans un but pédagogique, dissèque tous les chats du quartier (p.57, 73, 120), à Argyr Argyri « mi-homme mi-femme » qui veut et va se marier (p.107). La ville étant passée de l’occupation italienne à la grecque, puis de nouveau à l’italienne pour terminer par l’allemande, on en voit passer du monde, et se retourner quelques vestes ! Ainsi de Gjergj Poula.

«– Il paraît qu’il a encore changé de nom.
– Et pour s’appeler comment ? demanda grand-mère.
– Yorgo Poulos !
– Le misérable ! 

Il habitait le quartier voisin du nôtre. Quand les Italiens avaient occupé la ville pour la première fois, il s’était fait appeler Giorgio Pulo. » (p.185)

« Dans la ville, on avait tué Gjergj Poula. Il venait d’adresser une quatrième demande aux bureaux de l’état civil pour changer son nom en celui de Jurgen Poulo (On disait qu’à part les noms de Giorgio, Jorgo, et celui de Jurgen qu’il ne réussit pas à porter, il avait en réserve le nom de Yogoura en cas d’occupation par les Japonais.) » (p.296)

Comique verbal : la naïveté

La naïveté se fournit de paradoxes. Lors d’un bombardement, les enfants se vantent entre eux à qui possède la maison qui brûlera le mieux.

« – Celle-là, là-haut, c’est ma maison, ma maison qui brûle ! Hourra !
– Ce n’est pas vrai, c’est la mienne. […]
– Et la mienne alors, qui lâche toute cette fumée ! Une fois quand il y a eu un feu de cheminée…
– La fumée, ça ne compte pas.
– Vous verrez ce qui se passera quand ma maison à moi brûlera.
 » (p.303)

Des expressions d’adulte suscitent des interrogations dans le chef du jeune narrateur et offrent l’occasion d’un autre paradoxe :

« En particulier des expressions comme « Puisses-tu te manger la tête ! » que l’on employait chez nous comme une malédiction, me tourmentaient. À l’horreur que suscitait en moi la vision d’un homme tenant sa tête entre ses mains et la dévorant, s’ajoutait le mal que j’avais à comprendre comment un homme peut manger sa propre tête, quand on sait bien que tout se mange à l’aide des dents et que celles-ci se trouvaient dans la tête, même maudite. » (p.99)

Le discours enfantin crée des métaphores :

« – Grand-père, tu sais lire les fourmis ?
Il riait doucement, puis caressait mes cheveux dépeignés.
– Non, mon enfant, elles ne se lisent pas.
– Et pourquoi ? Quand elles sont rassemblées on dirait tout à fait des caractères turcs.
– C’est seulement une impression.
– Mais je les ai vues », insistais-je une dernière fois.
» (p. 63)

Les adultes ne sont pas en reste. Ils déguisent leur ignorance en reparties péremptoires. Ainsi du portrait de Staline que se font trois vieilles :

« – On parle d’un certain Youssouf, à la barbe rousse, un certain Youssouf Staline […].
– Il est musulman ? demanda Nazo.
Djedjo hésita un instant.
– Oui, dit-elle avec aplomb.
– C’est heureux », fit Nazo.
» (p.94-95)

Des vieilles, passons aux vieux :

« – Une fois, à Smyrne, dit le vieil artilleur, un derviche m’a demandé ce que j’aimais le plus, ma famille ou l’Albanie. L’Albanie, bien sûr, que je lui ai répondu. Une famille, c’est vite fabriqué. Un soir, en sortant du café, on rencontre une femme au coin d’une rue, on l’emmène à l’hôtel et voilà la famille et l’enfant faits. Mais l’Albanie, on ne peut pas la créer en une nuit, après avoir pris un verre. Non, l’Albanie ne peut se faire ni en une nuit, ni en mille et une nuits.
– En voilà, des façons de parler ! intervint sa femme. Tu deviens gâteux. Tu contrôles de moins en moins ton langage.
– Oh ! fiche-moi la paix ! Vous, les femmes, vous ne pigez rien aux affaires du pays.
– Oui, c’est une affaire fort compliquée que l’Albanie, dit un autre vieillard.
– Très compliquée, c’est vrai.
 » (p.122)

Le rédacteur de la feuille locale s’excusera dans son journal « de la qualité défectueuse du dernier numéro » due « au fait qu’il a été souffrant de l’estomac ». (p.55)

Autre forme par laquelle s’exprime la naïveté verbale, la déformation de mots nouveaux comme aérodrome (p.96) ou perpetuum mobile (p.126). Qui les prononce correctement ? Les esprits s’échauffent, et l’on finit par en venir aux mains … et à « quelques dents cassées, ce qui, bien sûr, ne fit qu’altérer encore la prononciation de ces étranges mots » (p.126). N’empêche, certains regrettent le temps où « il y avait de la vraie bagarre !  […] et ils s’en allaient déçus. » (p.27).

Figures d’opposition

Le romancier exploite les figures d’opposition. Des mots, des phrases, voire des paragraphes entrent en conflit sur un mode burlesque, soit en voisinage, soit à distance.

Les contrastes rapprochés sont d’autant plus amusants qu’ils sont mis dans la bouche des personnages, et c’est une qualité du romancier de les laisser parler en s’effaçant. Telle la tante Djemo avouant : « Dieu sait si j’en ai vu, des armées, mais je n’aurais jamais pensé rencontrer un jour des soldats parfumés. » (p.102, nous soulignons). De même, les femmes s’enquérant du bordel ouvert par l’occupant italien, « maison […] étrangement qualifiée de l’épithète de publique » (p.104, nous soulignons).

Le journal local, quand les nouvelles, en soi anodines, sont placées côte à côte, offre des contrastes réjouissants :

« Il a été révélé qu’Ahmet Zogu, le sultan albanais peuplivore, avait offert à sa maîtresse Mizzi, à Vienne, un hôtel acheté deux millions. Actuellement l’homme le plus lourd de la ville est Akif Kashash, qui pèse cent cinquante kilos. Les éléments turbulents ont été renvoyés du lycée. » (p.39)

Oppositions plus développées, celles qui se construisent sur le chaos des événements. Durant la brève occupation de la ville par les Grecs, la gazette informe des ordres reçus :

« Le lek albanais et la lire italienne n’ont plus cours. La seule monnaie légale sera dorénavant la drachme grecque […]. Hier on a ouvert les portes de la prison. Les détenus, après avoir remercié les autorités grecques, s’en sont allés chacun pour son compte. […] Je proclame l’état de siège […]. Le commandant de la ville : Katantzakis. » (p.157)

Une page plus loin, sans autre commentaire entre les deux, on comprend dans un éclat de rire que les Italiens sont revenus :

« […] J’ordonne la suppression de l’état de siège. J’ordonne la remise en service de la prison. Tous les prisonniers détenus sont sommés de rentrer en prison pour purger leur peine. Le commandant de la ville, Bruno Arcivocale. Hâtez-vous d’échanger votre argent. La drachme grecque n’a plus cours. Les seules monnaies légales sont le lek albanais et la lire italienne. » (p.159)

Ces deux propos martiaux qui s’opposent terme à terme, leur collage rapproché les rend risibles. Leur gravité cède le pas à la bouffonnerie ; leur posture devient matamoresque ; les évènements s’emballent, et les déclarations tournent à l’absurde. Dans cette raideur hors sol, les mots n’ont plus de sens que pour les rieurs. Tel est le talent burlesque de Kadaré.

Figures de répétition

Les contrastes évoqués ci-dessus se combinent avec des répétitions en aussi grand nombre. Elles sont elles aussi rapprochées ou se font écho à distance.

« Ces chiffres, disait-on, avaient éveillé l’intérêt de savants autrichiens ou japonais (sur ce point les rumeurs n’étaient pas précises), qui l’avaient invité à aller poursuivre ses travaux chez eux, mais il avait refusé. Par la suite, les savants, autrichiens ou portugais (leur nationalité demeurait incertaine), avaient sollicité le brevet de son invention […] » (p.126)

« – Qu’ont-ils fait [il s’agit de déportés] ? Pourquoi les emmène-t-on ? demanda quelqu’un.
– Ils ont parlé contre.
– Quoi ?
– Ils ont parlé contre.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? Comment contre ?
– Je te dis qu’ils ont parlé contre.
L’autre lui tourna le dos.
– Pourquoi les emmène-t-on ? Qu’ont-ils fait ? redemanda-t-il.
– Ils ont parlé contre.
 » (p.245)

Une annonce publicitaire répétée à distance prend un sens différent suivant son contexte. Le journal annonce la mort d’Argyr Argyri « le lendemain de son sinistre mariage ». Suit l’annonce : « Dr S. Tschuberi. Maladies vénériennes. » (p.113). Cent pages plus loin, l’annonce du médecin réapparait (on présume qu’elle n’aura jamais quitté les colonnes du journal) : c’est que le bordel a bien fonctionné ! Autre répétition plaisante, la mention d’un procès (qualifié en outre d’« ancien » dès la première mention) entre les Karlach et les Angoni (p.139, 204, 217). On n’en saura pas plus sur ce mystérieux procès ni sur les Angoni. Les Karlach apparaîtront en chair et en os à la fin du livre, lors d’une purge expéditive qui tuera deux membres de la famille.

Une personnalité nous reste particulièrement en mémoire en raison d’une formule. Il s’agit de la mère Pino. À chaque nouvelle qui ne cadre pas avec ses convictions, elle s’exclame : « C’est la fin de tout ! ».

« – Il paraît qu’on va être obligé de boucher même les cheminées. C’est la fin de tout. » (p.94)

« – C’est à peine s’il y a un mariage par semaine. C’est la fin de tout. » (p.94)   

L’expression revient une douzaine de fois dans un tempo bien étudié. Elle lui est à ce point attachée qu’il n’est plus besoin de la désigner dans un échange de reparties :

« – Est-ce qu’on a lancé des tracts chez vous ?
– Oui. Et chez vous ?
– Mme Maïnour a prévenu la gendarmerie.
– C’est la fin de tout.
– Qu’est-ce que ça veut dire « parti communiste » ?
– Est-ce que je sais !
– Ce sont des choses étranges », dit grand-mère. 
» (p.244)

Le lecteur s’attache à cette vieille radoteuse, gardienne de la tradition ; et nous sommes tout ému quand les habitants, chassés de la ville par les bombardements, reviennent chez eux et la découvrent pendue à un poteau téléphonique par les Allemands. « C’est la fin de tout » résonne alors mélancoliquement, tragiquement.

« Le monde se désagrégeait sous mes yeux. C’est sûrement à cela que faisait allusion la mère Pino lorsqu’elle parlait constamment de « la fin de tout ». » (p.100)

Autres figures du rire

Il y a peu d’inventions lexicales. Un sultan est qualifié de peuplivore (p.39). Quand les jours se succèdent, monotones, le narrateur commente : « Mercredi et jeudi passèrent. Puis vendresamedimanche. Les journées s’agglutinaient comme une masse gélatineuse. » (p.219)

Kadaré s’amuse à mentionner le nom du secrétaire du parti fasciste italien, Muti, « merde » en albanais, qui est « le grand ami de l’Albanie » (p.39). Et comment ne pas sourire à cet hodja, un enseignant coranique missionné pour purger la ville d’objets maléfiques… (p.43)

L’humour noir est irrésistible dans cette réplique :

« – L’auteur de l’attentat [contre le roi d’Italie à Tirana] avait caché son revolver dans un bouquet de roses.
– Quel dommage qu’il ne l’ait pas atteint ! dit ma tante. Ce sont les roses qui l’ont gêné.
 » (p.33)

L’ironie s’invite souvent, mais comme un voile, une vapeur qui nimbe l’ensemble. Peu d’antiphrases, de paradoxes, de litotes ou d’hyperboles repérés, figures par lesquelles elle s’exprime habituellement. Les naïvetés citées plus haut sont des ironies qui s’ignorent, les contrastes et les répétitions également quand elles sont portées par les protagonistes. Laissons la mère Pino conclure par cette savoureuse réflexion sur l’ère du soupçon : « C’est fou […]. On ne sait plus de qui se méfier d’abord. » (p.74, nous soulignons)

Les choses et les animaux ne sont pas en reste. La personnification les anime, leur donne une âme : les souris au-dessus de la chambre de l’enfant deviennent la horde de Gengis Khan envahissant le continent (p.69) ; la sirène d’alarme, « C’est sûrement la belle-mère de Bido, dit grand-mère. Il n’y a qu’elle pour hurler comme çà. » (p.106-107) ; le grand salon aux larges fenêtres de la maison familiale excite « la jalousie » des autres pièces, et « leur envie se lisait sur leurs petites fenêtres, sur leurs appuis de travers, sur leurs portes étroites » (p.118) ; les caractères d’un livre que lit l’enfant : « Courent les a, courent les f, les g, les y, les k. Ils se rassemblent pour former un cheval, ou la grêle. Ils se remettent à courir. Il s’agit de créer un poignard, la nuit, un meurtre. » (p.78) ; les oignons que tient un père inquisiteur interrogeant son fils : « Les oignons s’agitèrent dans sa main comme des serpents. » La réponse du garçon l’ayant satisfait, « les oignons se calmèrent et leurs queues retombèrent avec lassitude. » (p.32).

Rôle structurel du rire

Le collage d’oppositions ou de répétitions à distance, outre le rire, vient structurer véritablement le récit ; répétitions et oppositions tracent des lignes de force à travers ses 300 pages ; ou, mieux, ce sont des lianes grâce auxquelles le lecteur fait sans cesse de la voltige. Répétitions et oppositions lexicales et phrastiques orchestrent la ronde des personnages. Elles les campent, car c’est leur verbe qui les construit ici, davantage que leurs actes. La chronique ne se bâtit-elle pas sur des dialogues, des extraits de journal, des paroles d’enfant, des affiches officielles, des cancans ?

Chronique de la ville de pierre est une tragi-comédie. Sur fond de guerre sont narrés déportations, attentats, évacuation, bombardements, mais aussi cancans sociétaux, épisodes familiaux, blagues, amours, travaux. On y retrouve le même esprit que dans Les jeux inconnus, de François Boyer (et son adaptation à l’écran par René Clément sous le titre Jeux interdits). Dans les deux œuvres, la guerre est vécue du point de vue d’enfants. À ce sujet, il est utile de remarquer que l’enfant narrateur de Kadaré est d’un âge indéterminé[2], ce qui l’autorise à des observations à l’éventail très large, de la naïveté de l’observateur de fourmis jusqu’au parodiste de Macbeth. Nulle frontière non plus entre l’enfant de six ou douze ans qui dit « je » sans guillemets, et le romancier trentenaire qui déroule le fil du récit en y reprenant voix régulièrement, sans rupture de ton. C’est avec une grande tendresse qu’il fait vibrer le passé.

« Elle disait s’ennuyer beaucoup parmi les grandes personnes. Elle s’ennuyait chez elle à broder, elle s’ennuyait à la fontaine, et elle s’ennuyait quand elle prenait ses repas. En un mot, elle s’ennuyait infiniment. Elle aimait beaucoup ce mot et le sortait de sa bouche en l’articulant avec beaucoup de précaution, comme si elle eût craint de le meurtrir involontairement avec ses dents. » (p.64)

L’enfant replacera cette coquetterie de vocabulaire cent pages plus loin, provoquant chez le lecteur sourire et tendresse mêlés.

« – T’as entendu ? dit Illyr. Nous sommes terribles.
– Oui, infiniment, répondis-je.
 »  (p.150)


[1] Ismaïl Kadaré, Chronique de la ville de pierre, Folio, 1991 (1re éd.fr. 1973), trad.de Yusuf Vrioni.

[2] Le romancier s’entend de même à ne pas nommer la ville dont il brosse la chronique, ni à dater les évènements ou à leur donner un tour trop réaliste.