L’architecture narrative classique européenne chez Kadaré

par Claire Patouillet, essayiste et analyste littéraire, membre de l’association, nov. 2025

I. Le roman classique de Kadaré, une matrice européenne assumée

L’architecture narrative classique, celle du roman européen “canonique”, se caractérise par plusieurs conventions bien établies : une intrigue bien structurée, des personnages clairement définis, une progression linéaire ou quasi-linéaire, une unité de temps et/ou de lieu souvent assumée, et une résolution ou un point d’achèvement qui donne sens à l’ensemble. Ces caractéristiques proviennent de la tradition romanesque européenne du roman, influencée par les modèles réalistes notamment chers à Balzac, le roman historique et les formes narratives du XIXᵉ siècle qui valorisent la densité psychologique et l’articulation entre individu et société.

Ismaïl Kadaré, bien que profondément enraciné dans la culture albanaise et l’univers mythologique balkanique, emprunte volontiers cette “architecture narrative classique européenne”. Ce choix n’est pas un simple conformisme littéraire mais reflète ses influences de la littérature française et lui permet de structurer ses fictions de façon lisible et puissante, tout en véhiculant des idées complexes et des allégories politiques sans sacrifier l’accessibilité.

II. Les manifestations de l’architecture classique dans l’oeuvre d’Ismaïl Kadaré

Intrigue et progression narrative

Les romans de Kadaré présentent généralement une progression narrative claire. Il y a un point de départ, des péripéties, des conflits, et une résolution (plus ou moins nette). Par exemple, dans Le Général de l’armée morte, l’intrigue suit un général italien revenant pour exhumer les corps de ses soldats, ce qui évoque un cadre de quasi “roman de guerre” classique, mais transformé en méditation sur la mémoire et la culpabilité individuelle et collective.

Cette linéarité apparente rassure le lecteur, lui offre des repères familiers. Mais Kadaré ne l’utilise jamais comme une fin en soi, plutôt comme une enveloppe pour des réflexions plus profondes. Elle constitue la toile de son canevas littéraire.

Personnages et focalisation

Kadaré crée des personnages avec une double dimension, psychologiques et symboliques. Bureaucrates, fonctionnaires du rêve, des rêveurs, des figures mythiques ou historiques, ils fonctionnement souvent comme des porteurs de sens, le plus souvent symbolique. Cette technique s’inscrit dans la tradition du roman allégorique européen, inspiré par des mythes ou des figures historiques, mais enrichie par l’expérience totalitaire balkanique.

Dans Le Palais des rêves, le protagoniste Mark-Alem peut être lu non seulement comme un individu singulier mais aussi comme une métaphore du sujet soumis au pouvoir. Il n’est pas juste un personnage, il est un lieu de réflexion sur la surveillance, le destin, l’autorité. Cette densité psychologique (ou psychanalytique) et allégorique rappelle les personnages “types” de la littérature européenne, imprégnés ici par l’expérience totalitaire et d’une sensibilité proprement balkanique.

Temps, espace, cadre narratif

Kadaré situe systématiquement ses récits dans un contexte historiquement défini :  L’Albanie ottomane, communiste ou post-communiste. Ce cadre spatio-temporel s’inscrit dans une tradition du roman historique et réaliste européen. Kadaré crée des espaces forts, chargés de symbolisme (ponts médiévaux, citadelles, palais) et joue avec la temporalité narrative alternant alternent passé et présent, ou insérant des digressions mythologiques.

La recherche universitaire a démontré comment Kadaré utilise le temps comme un matériau narratif chargé de symbolisme. La dictature d’Hoxha ou la transition post-communiste sont traduites en motifs spatiaux et temporels (“nouvelle Albanie”) qui structurent le récit[1].

Résolution et portée symbolique

Même lorsque ses récits semblent adopter une structure apparemment “classique”, Kadaré se refuse aux résolutions simplistes. Il préfère souvent une fin ouverte, symbolique, ou métaphorique, qui maintient la tension interprétative. Cette approche respecte certes l’architecture du roman classique avec son arc narratif complet, mais Kadaré l’utilise pour poser des questions plus vastes sur la mémoire, le sacrifice et les mécanismes de pouvoir.

Cette forme “classique + allégorique” lui permet de transmettre un message politique et philosophique sans compromettre la lisibilité de l’œuvre.

III. Pourquoi cette architecture narrative chez Kadaré ?

Accessibilité et universalité

Adopter une structure narrative “ classique” familière au lecteur européen rend les romans de Kadaré accessibles à un large public. Cela permet au lecteur non albanais de se repérer dans l’intrigue, d’entrer dans l’histoire même lorsque le contexte politique ou historique lui est étranger. La familiarité de la forme lui donne une lisibilité universelle, qui transcende les frontières.

Un voile pour la subversion

Kadaré use de cette architecture comme d’un “voile” stratégique. La forme rassure, tandis que le fond subvertit. En encadrant des thèmes lourds comme la dictature, la peur ou l’oppression, dans une structure narrative traditionnelle, il peut critiquer le pouvoir sans s’exposer immédiatement à la censure. La tradition romanesque européenne devient un “écrin” pour la dissidence.

Symbolisation et allégorie

L’architecture classique sert de matrice pour développer des allégories parfois complexes. Les intrigues apparemment banales (un rêve, un exil, un pont) se chargent de significations politiques et métaphysiques. Le cadre roman‑européen constitue le “degré zéro” à partir duquel Kadaré projette des significations plus vastes et plus ambigus.

Mémoire et légitimité

Enfin, cette structure narrative donne à l’œuvre de Kadaré une légitimité littéraire. En se plaçant dans la tradition du roman européen, il revendique son appartenance à la “grande littérature”, échappant ainsi à l’enfermement dans une catégorie folklorique ou purement locale ou régionale. Il affirme son statut d’écrivain européen, capable de dialoguer avec la tradition et une certaine idée d’un universalisme avec une voix singulière.

IV. Limites et tensions dans cette stratégie narrative

Cependant, cette combinaison “classique + contexte balkanique” n’est pas sans ses propres tensions :

  • Le risque de l’hermétisme (dilution) : l’allégorie et la symbolique peuvent paraître opaques pour les lecteurs non initiés aux codes culturels et politiques de l’Albanie.
  • Le conflit entre universalité et particularité : en adoptant un cadre narratif européen, Kadaré peut atténuer certaines spécificités albanaises ou balkaniques profondes.
  • L’ambiguïté morale : les fins ouvertes ou métaphoriques peuvent frustrer les lecteurs en quête de “vérité” ou de résolution morale nette, créant parfois une impression d’inachèvement.

V. Perspectives comparée : Kadaré et les maîtres européens de l’allégorie

On peut comparer l’usage que fait Kadaré de l’architecture classique à des auteurs comme Orwell ou Kafka. Comme eux, il utilise des structures de récit simples (intrigue linéaire, progression claire, dimension allégorique) pour aborder des questions de pouvoir et de l’oppression. Mais contrairement à eux, Kadaré introduit la dimension mythologique et épique des Balkans, lui conférant un souffle à la fois local et universel.

Par ailleurs, les travaux universitaires, et notamment la thèse d’Alketa Spahiu, De l’épopée au roman, ont mis en lumière cette hybridation singulière. Kadaré fusionne la tradition orale et épique balkanique (rhapsodes, chants héroïques) avec la trame narrative moderne du roman européen.[2]  Cette hybridation ou synthèse, est l’une de ses forces majeures et explique la résonnance particulière de son oeuvre.

VI. Conclusion : l’architecture classique, un levier de puissance littéraire

En combinant une architecture narrative classique héritée du roman européen avec des matériaux littéraires profondément balkaniques (mythes, tradition épique, mémoire collective), Ismaïl Kadaré crée une œuvre qui est à la fois accessible, profondément symbolique, politiquement subversive et universelle.

Sa maîtrise de la structure traditionnelle lui donne une portée globale pour une audience internationale. Son usage de l’allégorie et du mythe lui permet d’inscrire son œuvre dans une critique politique exigeante tout en le gardant profondément ancré dans son territoire. Il s’impose ainsi comme un écrivain européen, capable de dialogue entre tradition et modernité, mémoire locale et questions universelles du pouvoir.

Cette architecture narrative classique n’est pas un simple choix formel ou esthétique : c’est un outil stratégique, à la fois littéraire et politique, au cœur de son projet d’écrivain engagé.


[1] Thèse “La symbologie de l’espace et du temps dans l’Albanie nouvelle : L’Accident” Cahiers balkaniques, consulté sur OpenEdition Journals https://journals.openedition.org/ceb/11816

[2] Alketa Spahiu, De l’épopée au roman, thèse de doctorat, Université Paris IV, 2004 https://theses.fr/2004PA040190