par Claire Patouillet, essayiste et analyste littéraire, membre de l’association, nov. 2025
I. L’allégorie comme stratégie de survie et de résistance littéraire
La dictature comme contexte de production
Écrire sous la dictature d’Enver Hoxha imposait à tout écrivain albanais un double impératif contradictoire : produire une littérature conforme aux canons du réalisme socialiste tout en préservant une intégrité artistique minimale. Le régime hoxhiste, l’un des plus répressifs d’Europe, exerçait un contrôle étroit sur la production culturelle, n’hésitant pas à emprisonner ou éliminer les créateurs jugés comme pouvant compromettre la stabilité du régime en place.
Dans ce contexte, l’allégorie devient pour Kadaré une nécessité vitale autant qu’une stratégie littéraire. En situant ses récits dans des temps historiques révolus (l’Albanie ottomane ou médiévale) ou en utilisant des cadres apparemment neutres (une légende, un mythe), il crée un espace de liberté relative où la critique politique peut se déployer sous le voile de métaphores.
Le double langage : surface et profondeur
L’allégorie kadaréenne fonctionne selon un principe de lecture à plusieurs niveaux. À un premier niveau, ses romans peuvent être lus comme des récits historiques, des chroniques folkloriques ou des méditations philosophiques. Et à un second niveau, pour le lecteur averti, ils révèlent une critique acérée du totalitarisme qui lui est contemporain.
Cette ambiguïté calculée lui a permis de publier sous le régime communiste tout en maintenant une distance critique. Les censeurs pouvaient choisir de lire au premier degré, tandis que le public albanais, rompu au décryptage des allusions politiques, saisissait immédiatement la portée subversive des textes.
II. Les grandes allégories du pouvoir totalitaire
Le Palais des rêves : la surveillance totale de l’inconscient
Le Palais des rêves constitue probablement l’allégorie la plus transparente et la plus puissante du totalitarisme dans l’œuvre de Kadaré. Cette institution kafkaïenne, chargée de collecter, classer et interpréter tous les rêves des citoyens de l’Empire ottoman, transpose la surveillance d’État à un niveau absolu, à savoir le contrôle non seulement des actes et des paroles, mais de l’inconscient lui-même.
Le Tabir Sarrail, ce palais labyrinthique divisé en départements bureaucratiques, représente la machine étatique dans sa dimension la plus oppressive. La hiérarchie administrative, l’arbitraire des interprétations, la paranoïa institutionnelle, la délation généralisée : tous les mécanismes du totalitarisme moderne s’y trouvent concentrés et amplifiés, comme tournés en dérision.
L’originalité de cette allégorie réside dans son exploration de la dimension psychique du pouvoir. Le régime ne se contente pas de contrôler le visible, il prétend accéder à l’invisible, pénétrer l’intimité absolue de la conscience. Cette ambition totalitaire trouve déjà toute sa réalisation fantasmatique dès son premier roman, Le Palais des rêves.
Avril brisé : le cycle infernal de la violence codifiée
Dans Avril brisé, Kadaré utilise le Kanun, code coutumier albanais régissant la vendetta, comme allégorie des mécanismes de perpétuation de la violence. Si le roman se situe apparemment dans les montagnes du nord de l’Albanie au début du XXe siècle, il fonctionne comme une méditation sur la manière dont les systèmes de pouvoir se reproduisent par la violence ritualisée.
Le cycle de la vendetta, avec ses règles strictes et sa logique implacable, représente la dimension cyclique de l’histoire balkanique, marquée par les vengeances collectives et les conflits interminables. Mais au-delà, il symbolise tout système politique fondé sur la terreur codifiée, où la violence devient rituel, où la mort est programmée et normalisée.
La figure de Gjorg, condamné à tuer pour venger un parent et donc à être tué à son tour, incarne la position du sujet pris dans un système qui le dépasse. Il ne peut ni échapper au code ni le transformer. Il ne peut que l’accomplir, devenant ainsi le rouage d’une machine qui le broie.
Le Général de l’armée morte : la mémoire comme champ de bataille
Le Général de l’armée morte déploie une allégorie complexe de la mémoire collective et de sa manipulation politique. Un Général italien revient vingt ans après la guerre pour exhumer les corps de ses soldats tombés en Albanie. Cette quête macabre devient une réflexion sur la manière dont les États construisent et instrumentalisent la mémoire des conflits.
Le roman interroge. Qui possède les morts ? Qui contrôle leur souvenir ? Qui décide de leur signification ? La récupération physique des corps par l’armée italienne symbolise la tentative des pouvoirs de monopoliser la narration historique, de transformer les morts en symboles au service d’une idéologie.
L’errance du Général à travers l’Albanie devient également une confrontation avec la persistance du passé dans le présent. Les morts refusent de se laisser facilement récupérer : ils résistent, ils hantent, ils contestent la version officielle que l’on veut leur imposer.
Chronique de la ville de pierre : la résistance face à l’empire
Chronique de la ville de pierre transpose dans le XVe siècle ottoman une allégorie de la résistance albanaise face aux empires successifs. Le siège de la forteresse par les Ottomans représente toute situation de domination où un petit peuple résiste à une puissance écrasante.
Mais l’allégorie va plus loin. Elle explore les mécanismes psychologiques de la résistance et de la capitulation. Comment maintenir la dignité face à la force supérieure ? Jusqu’où peut aller le sacrifice ? Quand la résistance devient-elle suicidaire ? Ces questions traversent l’histoire albanaise mais résonnent universellement pour tous les peuples confrontés à l’oppression.
La citadelle assiégée fonctionne comme une métaphore de la conscience individuelle menacée par le totalitarisme. Un espace de liberté irréductible que le pouvoir cherche à conquérir mais qui peut choisir de se laisser détruire plutôt que de se rendre.
III. Les mécanismes du pouvoir décryptés par l’allégorie
La bureaucratie comme système d’oppression
L’un des apports majeurs de Kadaré à la littérature politique réside dans sa description minutieuse de la bureaucratie totalitaire. Le Palais des rêves, avec ses innombrables départements, ses classifications absurdes, ses rivalités intestines, révèle comment l’appareil administratif devient un instrument de domination.
La bureaucratie chez Kadaré n’est jamais neutre ou technique. Elle est le visage quotidien du pouvoir, celui par lequel l’oppression se diffuse dans le tissu social. Elle transforme des individus ordinaires en rouages d’un système qu’ils ne comprennent pas totalement mais qu’ils perpétuent.
Cette analyse bureaucratique du totalitarisme prolonge et enrichit les intuitions kafkaïennes, mais en les ancrant dans l’expérience concrète du communisme balkanique. Kadaré montre comment la terreur bureaucratique se substitue à la terreur ouverte sans perdre en efficacité.
La paranoïa institutionnalisée
Le pouvoir totalitaire tel que le décrit Kadaré fonctionne sur la base d’une paranoïa systémique. Dans Le Palais des rêves, tout rêve peut contenir une menace, tout citoyen est potentiellement un ennemi. Cette suspicion généralisée crée un climat où personne n’est à l’abri, où la délation devient la norme, où la confiance disparaît à tous les niveaux.
Cette paranoïa institutionnalisée ne relève pas de l’irrationnel. Elle constitue un mode de gouvernement rationnel qui vise à atomiser la société, à empêcher toute solidarité, à maintenir chacun dans l’insécurité permanente. Le pouvoir ne se contente pas de punir les coupables, il doit maintenir la possibilité que n’importe qui puisse être coupable à tout moment.
L’arbitraire et l’imprévisibilité comme instruments de domination
Les allégories de Kadaré révèlent que le pouvoir totalitaire ne repose pas sur la cohérence mais sur l’arbitraire. Les règles changent sans préavis, les faveurs se transforment en disgrâces, les innocents sont punis tandis que les coupables prospèrent. Cette imprévisibilité systématique empêche toute stratégie de survie rationnelle.
Dans Le Palais des rêves, Mark-Alem découvre que sa promotion soudaine est aussi dangereuse qu’une disgrâce. Il ne peut anticiper les mouvements du pouvoir, qui obéissent à une logique qui lui échappe. Cette impossibilité de prévoir est précisément ce qui rend le système invincible : on ne peut combattre ce qu’on ne peut comprendre.
Le sacrifice et la victime expiatoire
De nombreuses allégories kadaréennes mettent en scène le mécanisme du sacrifice fondateur. Dans Le Pont aux trois arches, l’emmurement d’un être vivant pour assurer la solidité du pont symbolise comment toute construction politique exige des victimes, comment le pouvoir se fonde sur l’élimination ritualisée de boucs émissaires.
Cette thématique renvoie aux analyses anthropologiques du sacrifice, mais Kadaré la transpose dans le contexte politique moderne. Les purges staliniennes, les procès truqués, les éliminations périodiques de cadres du parti sont souvent suggérés par Kadaré comme relevant du sacrifice expiatoire qui permet au système de se régénérer en désignant des coupables.
IV. L’ambiguïté stratégique : compromission ou résistance ?
La position complexe de Kadaré sous le régime
L’utilisation de l’allégorie par Kadaré a suscité des débats sur sa position réelle face au régime hoxhiste. Était-il un dissident déguisé ou un écrivain officiel qui ménageait habilement sa position ? Cette question reste controversée et illustre précisément l’ambiguïté constitutive de son travail d’écriture allégorique.
Kadaré lui-même a toujours revendiqué une position de résistance masquée, affirmant avoir utilisé l’allégorie pour critiquer ce qu’il ne pouvait dénoncer ouvertement[1]. Ses détracteurs l’accusent d’avoir bénéficié de privilèges et d’avoir trop longtemps servi le régime. Cette tension irrésolue fait partie intégrante de la réception de son œuvre.
Les limites de l’allégorie : obscurité et élitisme
L’écriture allégorique, si elle permet d’échapper à la censure, comporte aussi des limites. Elle peut devenir hermétique, accessible seulement aux initiés capables de décoder les références. Elle risque de perdre en efficacité politique immédiate ce qu’elle gagne en subtilité littéraire.
Certains critiques ont reproché à Kadaré cette opacité calculée, y voyant une forme de refuge intellectuel plutôt qu’un engagement véritable. L’allégorie peut en effet servir d’excuse. Elle permet à l’auteur de toujours nier l’intention critique si le pouvoir l’accuse, tout en revendiquant a posteriori une position dissidente.
La réinterprétation post-communiste
Depuis la chute du communisme, l’œuvre de Kadaré fait l’objet de relectures qui réévaluent la portée de ses allégories[2]. Ce qui apparaissait comme subversif sous la dictature peut sembler plus ambigu avec le recul. Inversement, certaines dimensions critiques deviennent plus visibles une fois levée la nécessité du camouflage.
Cette évolution herméneutique illustre la nature même de l’allégorie : sa signification n’est jamais fixe mais dépend du contexte de lecture. Les allégories de Kadaré continuent de produire du sens au-delà de leur contexte de production initial, s’appliquant à d’autres formes de pouvoir et d’oppression.
V. La portée universelle des allégories kadaréennes
Au-delà du communisme : une analyse transhistorique du pouvoir
Si les allégories de Kadaré visaient initialement le régime communiste albanais, leur portée dépasse largement ce contexte spécifique. Elles éclairent les mécanismes du pouvoir totalitaire sous toutes ses formes : fascisme, théocratie, despotisme oriental, dictatures militaires.
Le Palais des rêves ne décrit pas seulement la Sigurimi (service de renseignement) albanaise. Il représente toute forme de surveillance étatique qui prétend pénétrer l’intimité des consciences. Mais le Kanun ne symbolise pas seulement la vendetta albanaise. Il figure aussi tout système de violence ritualisée et perpétuée.
Cette universalité explique la résonance internationale de l’œuvre de Kadaré. Ses allégories parlent aux lecteurs chinois, russes, latino-américains, africains … partout où des peuples ont connu le totalitarisme ou l’oppression.
La pertinence contemporaine : surveillance numérique et biopolitique
Les allégories kadaréennes acquièrent une nouvelle pertinence à l’ère de la surveillance numérique et du contrôle biopolitique. Le Palais des rêves préfigure de façon presque troublante les systèmes contemporains de collecte et d’analyse de données, où chaque clic, chaque déplacement, chaque interaction est enregistré et interprété.
La paranoïa systémique, l’arbitraire algorithmique, la prétention à prédire les comportements, tous ces aspects du pouvoir contemporain se trouvent anticipés dans les allégories de Kadaré. Son œuvre offre ainsi des outils critiques pour penser les nouvelles formes de domination technologique.
L’allégorie comme résistance permanente
Au-delà de ses contenus spécifiques, l’écriture allégorique constitue en elle-même un modèle de résistance culturelle. Elle démontre qu’aucun pouvoir ne peut totalement contrôler la production de sens, que la littérature dispose de ressources propres pour contourner la censure et maintenir vivante la critique.
Dans un monde où les formes de contrôle se sophistiquent, l’exemple de Kadaré rappelle l’importance de préserver des espaces de double langage, d’ambiguïté créatrice, où la parole peut circuler malgré l’oppression politique (ou algorithmique).
VI. Perspectives comparées : Kadaré et les maîtres de l’allégorie politique
Orwell et la dystopie transparente
George Orwell, dans 1984, construit une allégorie du totalitarisme relativement transparente, où les mécanismes de domination sont explicités avec une clarté pédagogique. Kadaré procède différemment. Ses allégories sont plus voilées, plus poétiques, moins directement déchiffrables.
Cette différence s’explique partiellement par les contextes. Orwell écrivait en démocratie sur des régimes étrangers, Kadaré écrivait sous la dictature sur son propre régime. Mais elle révèle aussi deux conceptions différentes de l’allégorie politique : démonstrative chez Orwell, suggestive chez Kadaré.
Kafka et l’allégorie existentielle
Franz Kafka constitue une référence évidente pour comprendre les allégories bureaucratiques de Kadaré. Comme Kafka, il décrit les administrations comme des labyrinthes, des procédures absurdes, des personnages pris dans des systèmes qui les dépassent.
Mais là où Kafka maintient une ambiguïté métaphysique (ses récits peuvent être lus comme des allégories de la condition humaine en général), Kadaré ancre résolument ses allégories dans le politique. Le Palais des rêves ressemble au Château kafkaïen, mais il désigne clairement un appareil d’État totalitaire spécifique.
Koestler et la dissection du totalitarisme
Arthur Koestler, dans Le Zéro et l’Infini, propose une analyse psychologique du totalitarisme communiste à travers le récit d’un procès stalinien. Comme Kadaré, il décrypte les mécanismes de la terreur bureaucratique et de l’auto-accusation.
Kadaré se distingue cependant par l’ampleur de sa vision. Il ne se limite pas à un épisode (le procès) mais construit des univers entiers qui fonctionnent comme des modèles réduits du totalitarisme. Ses allégories sont plus architecturales, plus systémiques que celles de Koestler.
VII. Conclusion : l’allégorie comme une arme et comme un art
Les allégories politiques constituent le cœur de l’œuvre d’Ismaïl Kadaré et le fondement de son importance littéraire et historique. Elles lui ont permis de survivre sous l’un des régimes les plus répressifs du XXe siècle tout en produisant une critique implacable du totalitarisme.
Ces allégories ne se réduisent pas à de simples camouflages tactiques. Elles constituent une véritable poésie politique qui révèle les structures profondes du pouvoir oppressif. En déplaçant dans le temps et l’espace les mécanismes de domination, Kadaré les rend visibles, analysables, critiquables.
Sa maîtrise de l’allégorie lui confère une double légitimité : celle de l’écrivain engagé qui a résisté à la dictature par les moyens de la littérature, et celle de l’artiste qui a su transformer la contrainte en ressource créative, produisant des œuvres dont la portée dépasse largement leur contexte de production.
À l’heure où de nouveaux autoritarismes émergent et où les formes de contrôle se réinventent, les allégories kadaréennes conservent toute leur puissance critique. Elles rappellent que la littérature dispose de ressources propres pour décrypter et contester le pouvoir, et que l’ambiguïté créatrice constitue parfois la forme la plus efficace de résistance.
L’œuvre de Kadaré démontre ainsi que l’allégorie politique n’est pas un genre mineur ou dépassé, mais une modalité essentielle de la littérature engagée, capable de conjuguer exigence esthétique et lucidité politique dans un même geste créateur.
[1] Morgan, Peter. Ismaïl Kadaré: The Writer and the Dictatorship 1957-1990, Oxford, Legenda, 2020 https://www.amazon.fr/Ismail-Kadare-Writer-Dictatorship-1957-1990/dp/0367602792
[2] Elsie, Robert. « Evolution and Revolution in Modern Albanian Literature », 1995 http://www.elsie.de/pdf/B1996StudiesAlbLit.pdf