par Claire Patouillet, essayiste et analyste littéraire, membre de l’association, nov. 2025
I. Écrire sous la dictature hoxhiste
L’une des dictatures les plus répressives d’Europe
Le régime d’Enver Hoxha constitue l’un des cas les plus extrêmes de totalitarisme européen au XXe siècle. De 1945 à 1985, l’Albanie a vécu sous une dictature stalinienne qui a survécu à Staline lui-même, s’isolant progressivement de l’Union soviétique après 1961, puis de la Chine après 1978, pour sombrer dans un autarchisme paranoïaque sans équivalent.
Le régime interdisait les voyages à l’étranger, la propriété privée, et toute expression religieuse après 1967, date à laquelle l’Albanie se proclama premier État athée du monde.
Le gouvernement emprisonna, exécuta ou exila des milliers de personnes : propriétaires terriens, chefs de clans, croyants, intellectuels suspects de déviation. La terreur imprégnait tous les aspects de la vie sociale.
Pour les écrivains, la situation était particulièrement précaire. Dans un pays où les auteurs étaient routinièrement emprisonnés, torturés ou exécutés pour déviationnisme, écrire constituait un acte potentiellement mortel[1]. Le réalisme socialiste s’imposait comme doctrine officielle, toute innovation, formelle ou thématique, pouvait être interprétée comme une attaque contre le régime.
L’impossible dissidence ouvertement assumée
Contrairement à d’autres pays du bloc communiste où des mouvements dissidents purent émerger, tels qu’incarnés par Soljenitsyne en URSS ou Havel en Tchécoslovaquie, étaient matériellement impossibles en Albanie. Le peuple albanais, hypnotisé par les discours d’Enver Hoxha, adhérait majoritairement au régime, du moins en surface.
Et puis l’isolement total du pays empêchait toute solidarité internationale efficace. Alors que l’Occident soutenait les mouvements dissidents en Union soviétique, Hongrie ou Tchécoslovaquie, elle gardait le silence sur le sort des Albanais. Dans ce contexte, la tentation d’écrire des œuvres purement dissidentes aurait occasionné une provocation pouvant aller jusqu’à la mort, et pour le moins, à l’hystérie collective et à une violence qui n’aurait sans doute apporté aucun changement[2].
L’originalité de Kadaré réside grandement dans ce contexte si particulier. Il ne pouvait être dissident au sens schismatique du terme, alors il devait trouver d’autres moyens d’exprimer sa révolte et de témoigner de l’horreur du totalitarisme.
II. Les stratégies de l’écriture dissidente subtile
Le déplacement historique
La première stratégie de Kadaré consiste à situer ses récits dans des périodes historiques révolues, principalement l’occupation ottomane ou la période médiévale. Ce déplacement temporel lui permet de créer un espace de liberté relative où la critique peut se déployer sans être immédiatement identifiable comme visant le régime contemporain.
Dans La Niche de la honte, Les Tambours de la pluie ou Chronique de la ville de pierre, l’oppression ottomane fonctionne comme métaphore de l’oppression communiste. Les têtes de vizirs en disgrâce exposées au public deviennent une métaphore de la terreur totalitaire, les mécanismes de domination impériale renvoient aux structures du parti communiste.
Cette technique du déplacement historique consistant à critiquer le présent par le passé, n’est pas nouvelle dans la littérature de résistance[3], mais Kadaré la perfectionne avec une habileté remarquable.
L’ironie et la polysémie
Le style de Kadaré se caractérise par son ironie quasi-constante et sa construction à plusieurs niveaux de signification. Un même passage peut être lu comme conforme au réalisme socialiste par un censeur peu perspicace, et comme une critique féroce du régime par un lecteur attentif.
Cette polysémie calculée, millimétrée, finement cousue, constitue un riche et plaisant exercice d’écriture mais aussi, et sans doute surtout, une stratégie de survie essentielle pour Kadaré car elle lui permet tout bonnement de publier sous le régime en place. Comme l’a noté un académicien russe postsoviétique, Kadaré arbore simultanément les traits du plus grand écrivain officiel et ceux du plus grand écrivain dissident d’Albanie[4].
Cette ambiguïté n’est pas une faiblesse mais une nécessité et une ressource. Elle crée un espace textuel où la critique peut circuler de manière souterraine, échappant partiellement au contrôle du pouvoir tout en restant accessible aux lecteurs capables de décoder les significations cachées.
Le fantastique et l’onirique
Kadaré introduit systématiquement dans ses romans des éléments fantastiques, oniriques ou mythologiques qui les soustraient au réalisme du socialisme. Le Palais des rêves, institution kafkaïenne chargée de collecter et interpréter les songes des citoyens, illustre parfaitement cette stratégie.
Ces éléments irréels créent une distance qui autorise la critique. Le fantastique n’est pas un simple ornement esthétique, il constitue un mode d’écriture de la résistance. En refusant le réalisme imposé par la doctrine officielle, Kadaré affirme la liberté de l’imagination contre les prétentions totalitaires du régime à contrôler toutes les réalités.
Cette dimension onirique lui permet également d’explorer les mécanismes psychologiques du pouvoir, la manière dont la terreur s’inscrit dans les consciences, envahit les rêves, colonise l’intimité même des sujets. Le fantastique devient ainsi un instrument d’analyse politique d’une puissance remarquable, une échappatoire au nouveau réalisme socialiste.
Le particulier et l’universel
En ancrant ses récits dans la réalité albanaise spécifique (le Kanun, les vendettas, les légendes locales, …), Kadaré atteint paradoxalement une dimension universelle. Et c’est bien là tout l’art de Kadaré. Celui d’avoir touché l’universel en partant du cas particulier (et méconnu, à l’époque comme aujourd’hui) de l’Albanie, ou d’être parti de l’Albanie et de réussir à toucher l’humanité.
Il faut bien dire que cette universalisation protège ses textes. Cette stratégie lui confère une légitimité internationale qui vient elle-même renforcer sa protection. La renommée de Kadaré en Occident, attestée par le succès critique de ses traductions françaises dès les années 1960, le rend plus difficile à atteindre pour le régime. Enver Hoxha, qui se piquait d’être un amateur de littérature et un francophile, ne pouvait traiter avec trop de brutalité l’écrivain national, auréolé d’un prestige international.
III. Les œuvres clés de la dissidence kadaréenne
Le Général de l’armée morte : la naissance d’une voix
Le premier roman majeur de Kadaré, publié en 1963, établit déjà les caractéristiques de son écriture de la dissidence sous-jacente. En apparence, il s’agit d’un récit sur un Général italien revenant en Albanie exhumer les corps de ses soldats tombés durant la Seconde Guerre mondiale. Rien de directement subversif dans ce sujet.
Pourtant, le roman évite soigneusement l’héroïsme officiel. Il montre des personnages mal à l’aise dans leurs fonctions, un climat onirique qui nimbe le texte, une méditation sur la mémoire et la mort qui échappe aux catégories idéologiques du régime. Surtout, il ne dit presque rien sur le régime communiste, ce silence pouvant constituant une forme de résistance en soit.
Le succès international du livre changea le destin de Kadaré. La critique enthousiaste des lecteurs français attestait de la valeur de l’œuvre dans un pays que le régime considérait comme hautement culturel. Cette reconnaissance extérieure devint un bouclier protecteur qui permit à Kadaré de poursuivre son œuvre.
Le monstre : la censure
Le deuxième roman de Kadaré, publié en décembre 1965 dans la revue littéraire albanaise Nëndori, fut fortement critiqué puis interdit[5]. Le texte ne parut sous forme de livre chez Fayard qu’en 1991[6], plus de vingt-cinq ans plus tard. Cette censure illustre les dangers auxquels Kadaré s’exposait constamment.
Le Monstre représente un cas limite où la subversion devint trop visible pour être tolérée. Cette expérience apprit probablement à Kadaré la nécessité d’affiner ses stratégies de camouflage, de rendre sa critique plus subtile dans les structures narratives.
Le grand hiver : le jeu dangereux
En 1973, Kadaré publie un roman audacieux sur la rupture entre l’Albanie et l’Union soviétique, avec Enver Hoxha lui-même comme personnage principal. Cette décision téméraire illustre la complexité de sa position. Il ne pouvait ignorer totalement le dictateur, mais il devait le représenter d’une manière qui ne soit pas non plus de la pure propagande.
Le roman décrit de manière étonnamment réaliste la société albanaise de l’époque : triste, peu épanouie, sujette aux conflits générationnels, bourgeoise à sa manière avec sa nomenklatura, délatrice et policière. Kadaré ose brosser le portrait de militants répressifs, dont l’un rêve d’exterminer tous les écrivains.
Les plus fervents adorateurs du tyran réclamèrent la tête de l’écrivain bourgeois. Enver Hoxha intervint personnellement pour sauver Kadaré, expliquant publiquement qu’il fallait juger la situation avec sérénité. Pour la première fois, l’omnipotent dictateur se trouvait dans l’embarras et devait donner des explications publiques.
Cette protection relative s’explique par plusieurs facteurs : Hoxha se piquait d’être un intellectuel et amateur de littérature, il ne voulait pas donner l’impression aux Soviétiques que l’Albanie leur obéissait servilement, et surtout, Kadaré avait eu l’intelligence rusée de faire d’Enver Hoxha le personnage principal du roman, lui accordant ainsi une reconnaissance littéraire.
Kadaré accepta néanmoins de réécrire certaines parties du livre pour gommer le désir d’Occident des Albanais et insister sur le soutien du peuple à son leader. Il existe donc deux versions : Le Grand Hiver réécrit, et L’Hiver de la grande solitude[7], version avant censure[8]. Cette auto-censure partielle soulève des questions sur les compromis auxquels Kadaré dut consentir pour continuer d’écrire.
Le Palais des rêves : le chef-d’œuvre de l’antitotalitarisme
Publié en 1981, durant les années les plus dures de la dictature, Le Palais des rêves constitue probablement le roman le plus ouvertement antitotalitaire de Kadaré. Cette institution kafkaïenne chargée de collecter tous les rêves des citoyens pour y déceler d’éventuelles menaces contre l’État représente la surveillance totale poussée jusqu’à l’absurde.
Le roman dissèque avec une précision chirurgicale les mécanismes de la bureaucratie totalitaire, la paranoïa institutionnalisée, l’arbitraire du pouvoir, la terreur quotidienne. Ce roman fût sans doute son œuvre la plus subversive, publiée au moment même où la répression atteignait son paroxysme[9].
Le fait qu’il ait pu publier ce texte témoigne de l’habileté de sa stratégie : en situant l’action dans l’Empire ottoman, en utilisant un cadre fantastique, il créait suffisamment de distance pour que les censeurs ne puissent l’accuser directement de viser le régime albanais. Pourtant, aucun lecteur albanais ne pouvait se méprendre sur la cible réelle de cette allégorie.
IV. Le jeu du chat et de la souris avec le pouvoir
Hoxha et Kadaré
La relation entre Enver Hoxha et Ismaïl Kadaré peut être comparée à une partie d’échecs où chacun anticipe les coups de l’autre. Le dictateur reconnaissait en Kadaré un écrivain de haut niveau et pensait pouvoir l’utiliser pour faire approuver son régime par l’Occident. Mais Hoxha refusait d’être comparé à des figures comme Khrouchtchev ou Ceaușescu, et la présence d’un grand écrivain conférait à son régime un vernis de respectabilité culturelle.
De son côté, Kadaré jouait sur cette vanité intellectuelle du dictateur. En le mettant en scène dans ses romans, en lui accordant une stature littéraire, il le flattait tout en créant un espace de liberté relative. Comme il l’écrivit plus tard, il tentait d’apposer un masque correcteur sur le visage du dictateur, de « civiliser le tyran » comme Eschyle le fit avec Zeus dans le cycle de Prométhée[10].
Dans ses mémoires, la veuve d’Hoxha, Nexhmije, ose raconter comment son époux, souvent exaspéré, aurait sauvé plusieurs fois Kadaré[11]. Le dictateur serait intervenu personnellement pour protéger l’écrivain. Cette protection ambiguë aurait permise à Kadaré de survivre là où d’autres furent condamnés aux travaux forcés ou exécutés.
Le statut de « dissident officiel »
Kadaré d’être critiqué pour son statut de dissident officiel. Comment expliquer qu’il ait pu publier, voyager parfois, devenir député au début des années 1970, alors que tant d’autres artistes étaient persécutés, s’interrogent certains.
Cette question soulève un débat qui demeure vif. Certains voient dans cette position une forme de compromission, voire de collaboration avec le régime. D’autres considèrent qu’il s’agissait d’une stratégie de survie intelligente qui permit à Kadaré de produire une œuvre dissidente tout en restant vivant.
Kadaré a toujours nié toute relation particulière avec la dictature, insistant sur le fait que sa vérité se trouve dans ses livres, qui constituent son vrai testament littéraire. Il revendique avoir utilisé sa position pour intercéder en faveur d’autres auteurs inquiétés, comme en témoignent les multiples lettres d’intercession retrouvées dans les archives.
La réalité est souvent plus complexe qu’une simple alternative entre résistance héroïque et compromettante collaboration. Kadaré aura toujours réfuté l’accusation de compromission, préférant parler d’une stratégie. Quoi qu’il en soit, il occupa une position le plaçant constamment sur le fil, tel un funambule, négociant sans cesse entre les exigences du régime et sa volonté de préserver une intégrité artistique. Cette ambiguïté fait partie intégrante de son histoire et de la réception de son œuvre.
V. Les techniques d’écriture de la dissidence
L’intelligence rusée et le double langage
L’intelligence de Kadaré résidait dans sa capacité à produire des textes qui pouvaient satisfaire deux publics antagonistes : les censeurs qui cherchaient la conformité idéologique, et les lecteurs capables de lire entre les lignes. Le contenu de ses écrits fonctionnait à deux niveaux : superficiellement acceptable, profondément subversif.
Cette technique du double langage exigeait une maîtrise littéraire exceptionnelle. Chaque mot, chaque image, chaque structure narrative devaient être calculés pour produire cet effet de signification multiple. Les allusions devaient être suffisamment claires pour être comprises par le public averti, mais suffisamment voilées pour échapper aux censeurs de l’époque.
Litote ou ellipse : l’art de dire sans dire
Kadaré maîtrise l’art de la litote et de l’ellipse sans pareil. Ce qu’il ne dit pas compte autant que ce qu’il dit. Le silence sur certains aspects du régime, l’absence de célébration héroïque de la révolution communiste, le refus du lyrisme propagandiste, toutes ces omissions constituent des formes de résistance.
Dans Le Général de l’armée morte, dire peu de choses sur le régime communiste équivaut à le critiquer implicitement. Le lecteur albanais, saturé de propagande omniprésente, ne pouvait qu’être frappé par ce vide sciemment laissé, ce refus de participer au chœur des louanges imposé.
Le double sens : une protection stratégique
En créant des textes ouverts à de multiples interprétations, Kadaré se protège. Si le pouvoir l’accuse de critiquer le régime, il peut toujours nier l’intention subversive et proposer une lecture alternative conforme. Cette défense par l’ambiguïté constituait une ressource essentielle dans un contexte où l’accusation de déviationnisme pouvait être fatale.
Cette stratégie comporte cependant un coût. Elle peut rendre les textes hermétiques, accessibles seulement aux initiés. La critique politique peut alors perdre en efficacité immédiate ce qu’elle fait gagner en protection. Kadaré accepte ce compromis, privilégiant la survie et la possibilité de continuer à écrire sur l’impact politique immédiat.
VI. La reconnaissance internationale comme bouclier
Le succès français : une protection vitale
Dès la publication du Général de l’armée morte en France en 1970, Kadaré connut un remarquable succès critique. Cette reconnaissance internationale devint rapidement un élément essentiel de sa protection contre le régime.
Enver Hoxha, qui avait étudié en France et se considérait comme francophile, accordait une importance particulière à l’opinion française. Le succès de Kadaré en France attestait que l’Albanie pouvait produire une littérature de niveau international, ce qui flattait le nationalisme du dictateur.
Cette dimension internationale créa une situation paradoxale où Kadaré était plus protégé précisément parce qu’il était célébré à l’étranger, c’est-à-dire dans le monde capitaliste que le régime prétendait combattre. Le prestige international fonctionnait comme un bouclier qui le rendait plus difficile à contenir voire éliminer.
Le prix Man Booker International : une consécration
L’attribution du premier prix Man Booker International à Kadaré en 2005 marqua un jalon important dans sa reconnaissance mondiale. À cette date, le régime communiste était tombé depuis quinze ans, mais ce prix vint confirmer rétrospectivement la valeur de l’œuvre produite sous la dictature.
Cette consécration internationale permit également une relecture de son parcours. Les débats prirent alors une dimension nouvelle, s’accordant plus fortement sur la qualité de son oeuvre et sa portée courageusement critique, tout en naviguant dans les eaux dangereuses du totalitarisme.
VII. L’exil de 1990 : le moment de vérité
En octobre 1990, alors que le régime communiste albanais vacillait mais que la situation restait périlleuse, Kadaré demanda l’asile politique à la France. Cette décision marqua la fin de l’ambiguïté. Elle constituait un acte de dissidence ouverte, une rupture définitive avec le régime. Pour Kadaré, sa fuite fut son ultime acte de dissidence.
Kadaré expliqua craindre légitimement pour sa vie dans le chaos de la transition. Le régime aux abois pouvait éliminer ceux qu’il considérait comme responsables de sa délégitimation. En choisissant l’exil, Kadaré affirmait publiquement son opposition, affirmant rétrospectivement mais on ne peut plus clairement que sa position antérieure était bien une stratégie de résistance plutôt qu’une compromission.
Kadaré lui-même a toujours maintenu que l’écrivain doit préserver sa liberté intérieure, quel que soit le contexte extérieur. Il insiste sur le fait que ses véritables maîtres n’étaient pas les dirigeants communistes mais les géants de la littérature mondiale : Dante, Shakespeare, Goethe, Kafka. Il demande à être jugé sur ses écrits plutôt que sur ses actes publics sous la dictature[12]. Cette défense met en avant la dimension testimoniale de l’œuvre.
VIII. L’héritage : une forme d’écriture dessidente pour notre temps
La pertinence contemporaine des stratégies kadaréennes
À l’heure où de nouveaux autoritarismes émergent dans le monde, où la censure prend des formes sophistiquées, les stratégies d’écriture développées par Kadaré conservent une pertinence troublante. Comment écrire sous surveillance ? Comment maintenir une parole critique quand l’expression directe est impossible ?
L’exemple de Kadaré démontre que la littérature dispose de ressources propres pour contourner la censure : l’allégorie, le déplacement historique, l’ironie, la polysémie. Ces techniques ne sont pas de simples ornements rhétoriques mais des outils de résistance culturelle.
La littérature comme force de vie face à l’oppression
Kadaré affirma que la littérature lui avait donné tout ce qu’il possédait. Elle fut le sens de sa vie, lui donna le courage de résister, le bonheur, l’espoir de tout surmonter. Cette conception quasi mystique de la littérature comme force de vie face à l’oppression traverse toute son œuvre.
L’enfer communiste, disait-il dans cette même dernière interview[13], comme tout enfer, est étouffant. Mais dans la littérature, cela se transforme en une force de vie, une force qui aide à survivre, à vaincre tête haute la dictature. Cette transformation de l’oppression en matière littéraire, de la contrainte en ressource créative, constitue peut-être la leçon majeure de son parcours.
Un modèle dangereux mais fécond
L’écriture dissidente de Kadaré ne constitue pas un modèle simple à suivre. Elle est marquée par l’ambiguïté, les compromis, les zones grises. Mais précisément, cette complexité la rend précieuse. Elle rappelle que la résistance sous le totalitarisme ne peut être pure, qu’elle exige des choix impossibles, qu’elle se paie d’un prix existentiel considérable.
Son œuvre démontre qu’on peut produire une littérature de haute qualité et profondément critique tout en naviguant dans les contraintes d’une dictature absolue. Cette possibilité même constitue un message d’espoir pour tous ceux qui, aujourd’hui encore, écrivent sous des régimes oppressifs.
IX. Conclusion : la dissidence comme arme de survie créatrice
L’écriture dissidente d’Ismaïl Kadaré représente un cas unique dans la littérature du XXe siècle. Ni dissidence ouverte et héroïque comme celle de Soljenitsyne, ni collaboration pure avec le régime, mais une forme subtile et implacable de résistance par la littérature elle-même.
Cette dissidence subtile repose sur un ensemble de stratégies narratives sophistiquées : le déplacement historique qui permet de critiquer le présent par le passé, l’ironie et la polysémie qui créent des textes à plusieurs niveaux de lecture, le fantastique et l’onirique qui échappent au réalisme socialiste, l’universel qui protège en transcendant le contexte local.
Ces techniques ne sont pas de simples procédés formels mais des outils de survie et de résistance. Elles ont permis à Kadaré de produire sous l’une des dictatures les plus répressives d’Europe une œuvre considérable qui documente, analyse et critique le totalitarisme avec une lucidité implacable.
Le statut sous l’oppression de Kadaré soulève des questions éthiques et politiques complexes sur les compromis nécessaires au statut d’écrivain tel qu’il l’a exercé. Quelles que soient les controverses, ces questions ne peuvent être résolues par un jugement simpliste ou manichéen.
Ce qui reste indiscutable, c’est la puissance de l’œuvre elle-même. Des textes qui continuent de parler au-delà de leur contexte initial, qui éclairent les mécanismes du pouvoir totalitaire, qui démontrent la capacité de la littérature à maintenir vivante la critique même dans les conditions les plus oppressives.
L’héritage de Kadaré réside dans cette démonstration que l’écriture peut être une arme de résistance subtile mais implacable, que la littérature dispose de ressources propres pour contester le pouvoir, et que l’ambiguïté créatrice constitue parfois la forme la plus efficace de dissidence. Dans un monde où de nouvelles formes d’autoritarisme émergent, cet héritage conserve toute sa pertinence et sa force d’inspiration.
[1] Elsie, Robert. « Evolution and Revolution in Modern Albanian Literature », World Literature Today, 1991 http://www.elsie.de/pdf/articles/A1991Evol.pdf
[2] Bejko, Julian. « Le phénomène Ismail Kadaré dans la société albanaise des années 70 », in Eissen, Ariane & Gély, Véronique (dir.), Lectures d’Ismail Kadaré, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2011 https://books.openedition.org/pupo/3784
[3] Morgan, Peter. Ismail Kadare: The Writer and the Dictatorship 1957-1990, Oxford, Legenda (Modern Humanities Research Association), 2010 https://www.amazon.com/Ismail-Kadare-Dictatorship-1957-1990-Legenda/dp/1906540519
[4] Citation de A. J. Roussakov, rapportée par Bejko, Julian. « Le phénomène Ismail Kadaré dans la société albanaise des années 70 », op. cit.
[5] Eissen, Ariane. « Sociopoétique des mythes et herméneutique : les anamorphoses du Monstre d’Ismaïl Kadaré », in Lectures d’Ismaïl Kadaré, Paris, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2016 https://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=628
[6] Kadaré, Ismaïl, Le Monstre, Fayard, 1991 https://www.fayard.fr/livre/le-monstre-9782213025278/
[7] Kadaré, Ismaïl, L’Hiver de la grande solitude, Fayard, 1999 https://www.fayard.fr/livre/lhiver-de-la-grande-solitude-9782213604909/
[8] Kadaré, Helena (ou Gushi-Kadaré, Helena), Le temps qui manque : Mémoires, Paris, Fayard, 2010 https://www.fayard.fr/livre/le-temps-qui-manque-9782213638300/
[9] Selon le critique Jean-Christophe Castelli, écrivant pour Vanity Fair, Le Palais des rêves est « le roman le plus audacieux de Kadaré » et « l’une des visions les plus complètes du totalitarisme jamais couchée sur papier ». Citation reprise notamment dans l’édition anglaise : Kadare, Ismail. The Palace of Dreams, New York, Arcade Publishing, 2014.
[10] Champseix, Jean-Paul. « Zeus, a reference to totalitarianism in Kadare’s work », in Eissen, Ariane & Gély, Véronique (dir.), Lectures d’Ismail Kadaré, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2011 https://books.openedition.org/pupo/3804?lang=fr
[11] Hoxha, Nexhmije. My Life with Enver (Jeta ime me Enverin), Tirana, Lira, 1998 (non traduit en Français). Information citée notamment dans Balliu, Fahri. La femme du diable : Nexhmije Hoxha, veuve du dictateur albanais Enver Hoxha, Lausanne, Éditions Favre, 2008 (avec préface d’Ismaïl Kadaré) https://www.fnac.com/a2422752/Fahri-Balliu-La-femme-du-diable-Nexhmije-Hoxha-veuve-du-dictateur-albanais-Enver-Hoxha
[12] Interview de Kadaré par Radio Free Europe/Radio Liberty, 9 novembre 2001, Tirana. Dans cet entretien, Kadaré explique : « My bosses were not the bosses of communist Albania. My bosses were the bosses of world literature: Dante, Shakespeare, Goethe, Kafka. Their presence made the regime’s pressure on me relative. » https://www.rferl.org/a/1097949.html
Kadaré affirme également dans une interview avec le Scottish Review of Books (2006) : « So read what I’ve written and decide for yourself. » https://www.scottishreviewofbooks.org/2009/10/the-srb-interview-ismail-kadare/
[13] Interview de Kadaré par l’Agence France-Presse (AFP), octobre 2023 https://www.lepoint.fr/livres/l-ecrivain-albanais-ismail-kadare-opposant-a-la-dictature-communiste-est-mort-01-07-2024-2564473_37.php